City Hunter, chef d’œuvre comique de Tsukasa Hojo

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Le manga au gros calibre

Qui répond au message adressé à XYZ sur le tableau noir dans le bâtiment iconique de Shinjuku ? Le nettoyeur, le détective privé le plus doué de sa génération : Nicky Larson alias Ryo Saeba de son vrai nom. Mais ce qui aurait pu être une série sérieuse a connu le succès grâce à l’humour déjanté de son auteur Tsukasa Hojo.

Avant de connaître le manga, le public était déjà fan de la série animée. Diffusée durant le Club Dorothée de 1990 à 1994, Nicky Larson faisait le bonheur des adolescents qui pouvaient y profiter des allusions coquines et des jolies filles à chaque épisodes, tandis que les spectatrices pouvaient rêver à l’histoire d’amour impossible entre les deux protagonistes tout en appréciant les nombreux coups de massue distribuée par Laura.

Ce qui fédère tout le monde est bien sûr l’humour de la série. Certes, il y a les ajouts intempestifs des doubleurs français qui transforment les Love Hotels en restaurants végétariens et l’alcool en limonade. Outre les changements dans les noms, ils ajoutent aussi des lignes de dialogues improbables avec des adversaires se nommant généralement « Robert » et toujours prêts à faire « bobo avec des boulettes ». Ces pratiques aujourd’hui disparues sont liées à la volonté du diffuseur de cibler un public plus jeune que l’audience à laquelle est réellement destinée la série d’origine.

Néanmoins, le véritable humour, celui de Tsukasa Hojo, parvient à se frayer un chemin jusqu’à nous. D’ailleurs la popularité de l’anime explique qu’il a été par la suite diffusé sur d’autres chaînes : AB Cartoons, TMC, France 2. Du coup, lorsque J’ai Lu traduit le manga en français à partir d’août 1996, le public est déjà prêt à se jeter sur les numéros. 

L’homme qui tire plus vite que son ombre

Ceux qui n’avaient pas accès au manga japonais original ont d’abord dû être dérouté par les premiers volumes. Initialement, Tsukasa Hojo voulait créer un récit policier assez sombre, un roman noir implanté à Shinjuku. Avec son responsable éditorial, il était même allé dans un centre de tir pour apprendre le maniement des armes et rendre l’intrigue crédible. Il s’est également beaucoup renseigné sur les réseaux de trafic de drogue pour les besoins de sa série.

Les premières histoires mettent donc en scène le nettoyeur Ryo Saeba et son collègue Hideyuki Makimura (Tony Marconi dans l’anime VF) face à la pègre. On comprend vite que le passé militaire du héros est loin d’être rose et qu’il ne se sépare jamais de son révolver Colt Python avec ses cartouches 357 magnum.

Hideyuki joue le rôle d’intermédiaire entre le client et Ryo mais il meure de manière dramatique. Sa petite sœur Kaori cherche alors à le venger. Elle est un véritable garçon manqué et remplace son frère aux côtés de Ryo. Elle découvre qu’il est loin du personnage décrit par Hideyuki. Le nettoyeur si mystérieux et respecté dans le milieu est en réalité un homme qui fume, boit et ne pense qu’à s’envoyer en l’air avec tout ce qui porte une jupe. Il tire vraiment plus vite que son ombre, mais il est surtout réputé pour son gros calibre… Et l’on ne parle pas ici de son revolver.

Après l’échec des premières histoires trop sombres et trop sérieuses, Tsukasa Hojo va opérer un tournant stratégique dans le ton des ses récits : plus d’humour, moins de drame. Il va alors lourdement insister sur le fait que Ryo est bien armé (on ne parle toujours pas de son colt). Dans la version japonaise, lorsque son membre se redresse, le son « mokkori » est émis. Cette onomatopée n’est guère surprenante dans un pays où le bruitage est omniprésent dans les cases de bandes dessinées. Il y a même un son pour le soleil qui brille comme pour signifier le silence ! Dans la version française, l’onomatopée est traduite par « Coucou » ce qui rend le tout assez loufoque.

Il faut dire que l’engin de Ryo fait beaucoup plus d’apparitions dans le manga que dans l’anime. Bien sûr, il y a eu la censure de la part des diffuseurs français. Mais les Japonais eux-mêmes semblent avoir quelque peu réduit le nombre de « coucou ». Ce troisième personnage principal aux côtés de Ryo et Kaori ne se contente pas de signaler sa présence de manière sonore. Il est également capable de prouesses comme de défoncer les portes ou de fracasser les murs. Plus efficace et plus polyvalent que n’importe quelle arme pour le combat au corps à corps, ce gros calibre ne passe jamais inaperçu.

Toujours au garde à vous

Très rapide avec son arme (colt et autre), Ryo est également doté d’une sorte de radar à jolies filles. Il semble presque renifler leur odeur au loin aussi efficacement qu’un chien sent un os à moelle. Tsukasa Hojo se plait d’ailleurs à le représenter en chasse, le regard vicieux et un soutien-gorge ou une culotte sur la tête.

Cette insistance sur le membre de Ryo fait du héros un pervers mais il est rendu attachant par les nombreux coups qu’il reçoit de la part de Kaori. Celle-ci surgit toujours de nulle part avec une massue pour fracasser son partenaire. Cette Hulk au féminin semble bien plus efficace que n’importe quel personnage lorsqu’il s’agit de massacrer les pervers.

Malheureusement, elle est nulle dans le maniement des armes quand il s’agit de faire face à un vrai danger et tout le monde se met d’ailleurs à l’abri lorsqu’elle a un revolver dans les mains. Le projectile devient nécessairement une balle perdue lorsqu’elle tire. Au fil des épisodes, l’arme contondante de Kaori se fait de plus en plus impressionnante : on passe du maillet à la massue géante, au tronc d’arme ou la masse d’arme avec pointes. 

Même si son entrejambe fait régulièrement « coucou », Ryo ne conclue presque jamais et c’est ce qui fait son charme. Le lecteur éprouve en quelque sorte de la pitié pour ce héros martyrisé par les femmes. Il essaie régulièrement de tromper Kaori pour faire son affaire, mais elle parvient toujours à lui coller plusieurs tonnes sur crâne et ailleurs. Ces moments de destruction massive particulièrement jouissif pour le lecteur sont essentiels dans le succès de la série. C’est sans doute pourquoi Kaori n’est pas la seule à contrecarrer les instincts libidineux de Ryo. Ancienne collègue et amie de Hideyuki, Saeko Nogami passe son temps à allumer Ryo et à lui promettre de payer ses missions en nature. Mais elle ne passe jamais à l’acte.

Chez Hojo tout est très expressif. Outre le membre qui fait coucou, le visage de Ryo propose des variations presque infinies sur la douleur, le dépit ou l’envie. Les déformations faciales sont si nombreuses que le visage « sérieux » du héros devient presque une anomalie. Même quand l’intrigue se fait plus sérieuse, notamment quand il s’agit de faire écho au passé paramilitaire de Ryo, il y a toujours des décrochages humoristiques où le visage caricatural du héros nous fait passer du rire aux larmes et inversement.

Dans la panoplie de Hojo pour générer l’hilarité, il faut également compter sur une ménagerie diversité composée de corbeaux et de libellules passant en arrière-plan. Ce ne sont pas des anges qui passent mais des éléments graphiques devenus iconiques représentant l’incrédulité des personnages devant les actions de Ryo. Et pour achever le tableau, seules les pieds et les jambes dépassent de la case car les protagonistes sont tombés à la renverse.

Pas de repos pour le guerrier

Au fil des 35 tomes, le style de Tsukasa Hojo s’affine et ses personnages sont plus réalistes d’un point de vue anatomique. Ce n’est pas pour déplaire au public masculin qui profite des cadrages mettant toujours avantageusement en scène les parties les plus généreuses des personnages féminins. Si dans Cat’s Eye (précédent succès de l’auteur), il fallait un peu d’imagination pour trouver les héroïnes sexy (surtout dans les premiers volumes), dans City Hunter le mangaka laisse peu de place à cette faculté : tout est visible dans la limite de la décence. Cette direction artistique photo-réaliste est encore plus sensible dans les illustrations en couleurs. Takehiko Inoue, assistant de Hojo à partir du volume 19, a d’ailleurs pu faire ses armes sur City Hunter avant de lancer Slam Dunk à l’esthétique photo-réaliste.

Les personnages féminins semblent toutes sortir d’un catalogue Victoria Secret et se succèdent à un rythme effréné. En réalité, elles sont interchangeables et ne servent qu’à mettre en valeur le duo de héros et leur querelle. La massue de Kaori n’est jamais que la manifestation visible de l’attachement de celle-ci pour Ryo. Quelques intrigues mettent en valeur Kaori en tenue plus féminine et font affleurer plus nettement la romance entre les deux personnages mais en général, elle est cantonnée dans son rôle de danger public attaché à la défense des femmes contre l’obsédé sexuel qu’est Ryo.

En dehors des histoires mettant en scène les jeunes femmes en danger qui finissent inexorablement par tomber amoureuses de Ryo, Tsukasa Hojo élabore aussi des scénarios plus sombres impliquant des personnages appartenant au passé du héros. Il créée aussi des intrigues reliant ses différentes œuvres. Ainsi dans City Hunter, on retrouve des mangas Cat’s Eye mais surtout le café est présent et sert de lieu de travail officiel à Umibozu (alias Mammouth en VF).

Par la suite, Angel Heart reprend les personnages de City Hunter dans un univers parallèle où Kaori est décédée. Plus sombre, l’atmosphère de ce manga correspond sans doute plus à ce que Hojo avait voulu faire avec City Hunter sans y parvenir au début de la série.

La parution du manga en France a bénéficié du succès de la série télévisée et l’on aurait pu s’attendre à un travail de qualité puisque l’éditeur fait partie des sociétés les plus importantes dans l’économie du livre français. Malheureusement, la traduction a été faite à partir de la version italienne et la finition au niveau de la fabrication n’était pas au rendez-vous. Les fans se sont néanmoins procuré les 36 volumes (35 volumes en japonais) avant de pouvoir bénéficier d’une nouvelle version par Panini à partir de 2005. Le format plus grand permet de mieux mettre en valeur les planches. L’éditeur français reprend en fait la version Deluxe publiée par Tokuma Shoten. Le papier et la qualité d’impression sont un peu meilleurs mais surtout la traduction est faite à partir du japonais.

La série a bénéficié d’adaptation live mais aucune n’est à la hauteur de l’œuvre originale. Il faut dire qu’il est difficile de projeter sur grand écran les prouesses de la troisième jambe de Ryo ou l’impact des coups de masse de Kaori. En réalité, aucune adaptation ne peut vraiment rendre la démesure et l’humour du manga de Tsukasa Hojo. Il faut vous procurer cette série dans sa version papier être sûr d’avoir le sourire jusqu’aux oreilles. Dommage qu’elle ne soit pas remboursée par la sécu.

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