Ivalice, le monde cruel de Final Fantasy Tactics

Cruel et moralement ambigu, le monde d’Ivalice se distingue des autres univers de Final Fantasy par ses récits adultes, ses guerres civiles et ses intrigues politiques complexes. La magie et la technologie y sont des armes puissantes, mais qui ont moins d’impact que les trahisons humaines. Entrez dans l’univers créé par Yasumi Matsuno et perdez tout espoir.

La première incursion dans Ivalice est Final Fantasy Tactics (1997), dont le monde imaginaire est né de l’esprit tortueux d’un jeune réalisateur entré chez Square en 1995. Le cadre médiéval-fantastique comporte quelques éléments d’une ancienne technologie avancée, mais la magie et les épées prédominent. Dans ce T-RPG, l’ambiance contraste fortement avec le mélange de cyberpunk et de fantasy de Final Fantasy VII, sorti la même année.

Plusieurs jeux reprennent ce cadre et développent l’univers, même s’ils n’en sont pas des suites directes : Final Fantasy Tactics Advance (2003) et Final Fantasy Tactics A2 : Grimoire of the Rift (2007). En effet, dans ces deux jeux pour consoles portables de Nintendo, les héros sont des enfants qui entrent par inadvertance dans le monde d’Ivalice par le biais d’un grimoire magique.

Dans le cas du jeu mobile Crystal Defenders (2008), le gameplay a été modifié pour créer un tower defense, c’est-à-dire que le joueur doit protéger les cristaux en positionnant stratégiquement ses troupes le long de différentes voies d’accès et ainsi résister aux vagues successives de monstres. Dans Final Fantasy Tactics S (2013), également sur mobile mais disponible uniquement au Japon, le joueur gère des équipes avec de nouveaux métiers.

Beaucoup considèrent cette série comme un spin-off accessoire jusqu’à la sortie de Final Fantasy XII (2006), qui a lieu également à Ivalice. Même sice jeu de la saga principale paraît après les autres, les événements qu’il met en scène sont antérieurs. Final Fantasy XII est ainsi le premier jeu d’une série désormais connue comme la Ivalice Alliance. Pendant plusieurs années, les relations entre les différents titres restent un peu floues, car la chronologie de l’univers n’est pas évidente à rétablir. Mais le livre Final Fantasy XII Ultimania Omega publié par Square Enix en 2006 confirme la cohérence du monde et dévoile que l’histoire de Final Fantasy XII se déroule bien avant celle de Final Fantasy Tactics. L’action de deux jeux Tactics Advance se passe également après Final Fantasy XII, dont Final Fantasy XII : Revenant Wings (2007) est la suite directe.

Par ailleurs, certains personnages réapparaissent dans plusieurs jeux. Vaan et Penelo, couple de héros dans Final Fantasy XII, deviennent des seconds rôles dans Grimoire of the Rift. Le jeu se permet d’ailleurs de se moquer de la vanité du jeune homme devenu pirate de l’air. Dans ce même titre, quand Lusso retourne dans le monde réel, on découvre que le bibliothécaire n’est autre que l’un des héros du premier Tactics Advance. Enfin, Montblanc est un personnage récurrent du monde d’Ivalice, dans lequel il dirige toujours un clan de Mogs.

Seul Vagrant Story serait à exclure de cet ensemble, car Matsuno lui-même a déclaré lors d’une conversation sur Twitter que les références à Tactics qu’il a mises en jeu sont avant tout des clins d’œil pour les fans et non des preuves de l’appartenance au même univers. Toutefois, certaines interviews d’autres développeurs de Square semblent insinuer le contraire.

Un univers cruel

Même si Final Fantasy Tactics reprend des éléments communs à la saga principale comme les Chocobos, les Mogs et d’autres créatures, l’essentiel reflète davantage l’imaginaire lugubre de Yasumi Matsuno que les mondes relativement optimistes de Hironobu Sakaguchi.

Contrairement à son jeu précédent, Tactics Ogre, qui propose de nombreux embranchements narratifs et des fins différentes, Final Fantasy Tactics repose sur une progression de l’histoire plus linéaire. Matsuno prévoit initialement un scénario centré autour de Ramza et un autre sur Delita. L’idée est d’alterner les points de vue de ces deux amis d’enfance qui ont choisi des voies opposées. Cependant, même si 20 % de la trame autour de Delita est écrite, elle est rapidement abandonnée en raison de son caractère très sombre qui tranche beaucoup trop avec l’atmosphère de la saga principale.

Toutefois, on peut toujours voir la trajectoire inversée des deux héros. Fils illégitime et benjamin d’une famille noble, Ramza perd tout afin de découvrir la vérité. Il est mis au ban de la société, considéré comme hérétique, mais il gagne des compagnons fidèles. A contrario, Delita a tout fait pour conquérir le trône. Son histoire est connue à travers Ivalice comme celle d’un roturier devenu roi et qui a apporté la paix au royaume.

En réalité, ses manigances lui ont fait perdre les seules personnes qu’il aimait. Le jeu permet de vivre les véritables événements qui ont mené au triomphe politique de Delita et à l’élimination du vrai héros qu’est Ramza. L’intrigue de Final Fantasy Tactics est particulièrement cruelle et ses personnages sont tous intéressants, car il n’y a pas vraiment de séparation manichéenne entre les héros et les ennemis.

Pour illustrer cet univers adulte, la musique est confiée à Hitoshi Sakimoto et Masaharu Iwata au lieu d’être composée par Nobuo Uematsu. Matsuno estime que les morceaux énergiques et optimistes conviennent mieux à des affrontements contre des monstres, alors que le jeu repose sur des conflits humains dans un monde âpre empreint d’une tonalité sérieuse. Les visuels sont créés par Akihiko Yoshida dont le style distinct est ensuite transformé en pixel art très mignon.

Dans les deux Final Fantasy Tactics sortis sur consoles portables, les intrigues politiques complexes sont abandonnées au profit d’une vision plus joyeuse, même si le scénario reste relativement sombre. Les deux jeux évoquent les mauvais traitements liés au fait d’être différent des autres, d’être incapable de se fondre dans la masse. Les personnages de Final Fantasy Tactics Advance vivent dans Ivalice afin d’échapper à la réalité : père alcoolique, mère décédée, etc.

Des peuples hauts en couleur

Le récit élaboré et tragique du Final Fantasy Tactics sur console de salonest remplacé par une intrigue a priori plus légère, mais le système de jeu reste un peu complexe si l’on prend vraiment en compte tous les paramètres à gérer. Pour faire comprendre l’importance de la complémentarité des membres d’une équipe, les développeurs décident de diviser les caractéristiques et les compétences en cinq races : Humains, Viéras, Mogs, Vangaas, N’Mohs.

Leurs apparences physiques font qu’ils sont tous immédiatement reconnaissables. Les Viéras sont des femmes à la stature élancée et aux oreilles de lapin. Les Vangaas ressemblent à des reptiles tandis que les N’Mohs ont une silhouette trapue et ronde. Deux autres races sont introduites dans Grimoire of the Rift : les Seeqs, qui rappellent des sangliers, et les Grias, femmes dragons.

Outre les distinctions physiques, chaque race évolue différemment et n’a pas accès aux mêmes professions. Les Humains sont relativement polyvalents, les Mogs s’orientent vers des métiers magiques, tandis que les Vangaas s’expriment mieux dans les rôles de combattants purs. Les N’Mohs sont physiquement faibles mais font d’excellents mages. Enfin, les Viéras ont comme caractéristique d’être rapides et furtives, ce qui en fait des membres spécialisés dans les attaques légères ou dans certaines formes de magie.

Chaque race ayant des compétences spécifiques, les joueurs sont ainsi incités à créer des équipes mêlant les divers habitants d’Ivalice. Dans la version remastérisée Final Fantasy XII : The Zodiac Age, le joueur choisit un métier qui ne peut plus être modifié, à l’instar des races des T-RPG. En référence au premier Final Fantasy Tactics, 12 professions comme autant de signes zodiacaux sont disponibles.

Apparues dans le jeu de 2003, les différentes races d’Ivalice sont dotées d’une histoire plus approfondie dans Final Fantasy XII. Les Viéras sont présentées comme des créatures vivant dans les zones boisées et fuyant les Humains. Lorsqu’elles décident de quitter leur habitat naturel, elles sont déconsidérées par leur clan. Il existe également une espèce de Viéras possédant une chevelure blonde et des oreilles courtes : les Feol Viéras. Elles sont les résultantes de l’union entre une Viéra et un Aegyl, race humanoïde ailée. Elles sont ostracisées par les Viéras de sang pur.

Les Viéras rencontrent un succès tel qu’elles reviennent dans Final Fantasy XIV : Shadowbringers (2019) en tant que nouvelle classe. Même s’il existe des mâles, on ne les croise que très rarement, ce qui évite aussi d’implémenter tout un ensemble de nouveaux visuels et d’animations, pour sortir l’extension rapidement. Toutefois, les mâles sont ensuite implémentés dans Final Fantasy XIV: Endwalker (2021).

De l’âge d’or à la décadence

L’âge d’or d’Ivalice mis en scène dans Final Fantasy XII s’inspirede diverses cultures méditerranéennes antiques qui correspondent aux pays actuels que sont la Turquie, la Jordanie et l’Égypte. Ce choix permet de distinguer Ivalice du cyberpunk de Final Fantasy VII et de l’univers de Final Fantasy X évoquant plutôt Okinawa. Il est également lié à la très forte influence de Star Wars sur cet opus.Le couple de pirates du ciel formé par Balthier et Fran rappelle d’ailleurs le duo pilotant le Faucon Millenium, Han Solo et Chewbacca.

Cette ère où magie et technologie cohabitent de façon harmonieuse ne dure pas, et après une longue période de décadence, Ivalice ressemble bien plus à l’Europe médiévale. La technologie a presque disparu, et seuls les Mogs et les N’Mohs s’intéressent encore aux reliques sans vraiment pouvoir les remettre en marche. Dans le premier Tactics, l’un des personnages à débloquer est un robot nommé Worker 8. Dans Grimoire of the Rift, les Mogs résident à Goug, ville regorgeant d’inventions produites d’après des technologies qu’ils déterrent dans les mines.

La chute du Saint Empire Ydoran, qui est censée se produire 1 200 ans avant les événements du premier Tactics, peut évoquer en particulier la légende d’Ys, ville légendaire de Bretagne engloutie par la mer. Ajora Glabados et des guerriers connus comme les 12 braves du Zodiaque se sont révoltés contre une classe corrompue de dirigeants. Une nuit, Ajora invoqua Ultima et détruisit la capitale de l’empire. Les fidèles d’Ajora fondèrent ensuite la nouvelle religion d’Ivalice : l’Église de Glabados.

C’est dans ce cadre aux influences plus européennes que se déroule Final Fantasy Tactics, qui met en scène la « Guerre des Lions ». Le Lion noir est l’insigne du Prince Goltana, cousin du défunt roi, tandis que le Lion blanc figure sur les armoiries du Prince Larg. Le tout est vaguement inspiré par la guerre des Deux-Roses (1450-1485), guerre civile anglaise opposant deux branches de la famille royale.

Pour renforcer cette impression de lente décadence, tous les jeux liés à Ivalice mettent en avant l’idée de manuscrits perdus et de grimoires. Final Fantasy Tactics est narré par Arazlam J. Durai, historien qui découvre l’ouvrage de l’un de ses ancêtres, Orran Durai, 400 ans après les événements en jeu. Ces écrits révèlent le véritable déroulement de la « Guerre des Lions ». De même, Halim Ondore IV raconte une partie de l’histoire de Final Fantasy XII à partir de ses mémoires, et celle de Final Fantasy XII : Revenant Wings correspond aux notes du journal de bord rédigé par Penelo et ses compagnons.

Bien après la disparition d’Ivalice, les héros des deux Tactics sur portables semblent vivre dans une époque contemporaine de celle des joueurs. Les protagonistes sont transportés dans Ivalice par le biais d’un grimoire dans lequel Lusso Clemens relate ses aventures comme dans un journal intime.

Enfin, depuis 2017 dans Final Fantasy XIV, Retour à Ivalice est un raid à 24 joueurs conçu par Yasumi Matsuno, permettant de parcourir de nouveau la cité royale de Rabanastre et de tenter de découvrir la vérité sur le rôle de Ramza. Là encore, le livre d’Orran Durai permet de faire revivre les héros d’une époque révolue.

Grâce à ces références à des livres fictifs et leurs variantes, Ivalice devient une contrée presque légendaire à la manière d’Ys dont le mythe comporte de multiples variations en raison de sa transmission orale et de sa réécriture par l’église.

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