L’ensemble des œuvres de Toriyama se déroule dans un même univers de fiction simplement nommé « The World », où les dinosaures côtoient les créatures inspirées du folklore japonais et les parodies de films d’action.
Pourquoi le monde fictif s’appelle bêtement « le monde » (en anglais) ? C’est tout simplement le titre d’une série de beaux livres publiés entre 1990 et 1995, comprenant des illustrations, des planches inédites et des catalogues d’exposition dans des galeries d’art. Elle sert à désigner le monde fictif, caractérisé par la porosité entre les genres : fantasy et science-fiction se mêlent dans le burlesque des récits.
Tout y est merveilleux : la magie et la science fonctionnent de manière similaire. Dans Dragon Ball, la jeune scientifique Bulma dispose de capsules Hoi-Poi capables de contenir des véhicules ou même des maisons. Il suffit d’activer une de ces pilules quasi surnaturelles en appuyant dessus et l’objet contenu à l’intérieur se déploie.
Pour retrouver instantanément la santé, il suffit d’avaler un Senzu, haricot magique d’apparence ordinaire. Quant aux esprits maléfiques, il suffit de les emprisonner dans un cuiseur à riz doté d’un sceau surnaturel… Les héros peuvent aussi bien piloter un vaisseau spatial que chevaucher un dragon ou un nuage magique, même s’il leur faut tout de même passer le permis pour conduire une voiture !
Melting pot d’imaginaires
Pour comprendre ce monde imaginaire, il faut revenir au début de la carrière du créateur de la saga, Akira Toriyama (1955-2024). Lorsqu’il débute Dr Slump au sein du magazine Shônen Jump en 1980, il met en scène les aventures humoristiques d’un inventeur fou un peu lubrique. Sa première création est Arale, androïde mignonne et farfelue mais à la force surhumaine.
Cet univers de se caractérise par son ton irrévérencieux : il détourne toutes les icônes, qu’elles soient issues des traditions ou de la pop culture moderne.
Par la suite, une même dynamique parodique est au cœur des autres œuvres de Toriyama. Dans Dragon Ball, le roi Enma (dieu des enfers chinois) devient un fonctionnaire engoncé dans un costume-cravate, prisonnier de son bureau. L’un des chapitres du grand roman classique chinois Le Voyage en Occident est détourné dans Dragon Ball et le motif narratif de la recherche des boules de cristal dérive du roman épique Nansô Satomi Hakkenden.
Ces détournements restent invisibles pour la majorité des lecteurs occidentaux ne partageant pas la même culture de référence, mais les parodies de films leur sont plus compréhensibles.
Ainsi Suppaman est un Superman raté au sens de la justice douteux. L’acteur Jackie Chan devient Jackie Chun et les chapitres se déroulant dans la Muscle Tower parodient le film de Bruce Lee, Le Jeu de la mort. Le personnage de Trunks et les cyborgs sont inspirés par le film Terminator.
Pour peupler son melting pot d’imaginaires, Toriyama y ajoute les monstres occidentaux : vampires et loups-garous côtoient des avatars de King Kong ou de la créature de Frankeinstein. N’ayant pas de plan défini pour ses récits, il improvise en puisant dans ce qu’il voit au cinéma ou de ce qu’il a lu auparavant.
Absurde malgré le sérieux
Pour accentuer les décalages, l’onomastique sape tout sérieux. Sembei Norimaki, héros de Dr Slump, est un biscuit de riz aux algues et le mot Arale désigne une autre variété de craquelin.
Dans la même veine, Puerh et Oolong (deux personnages secondaires de Dragon Ball) sont des variétés de thé chinois et tous les Saiyan, extraterrestres dont fait partie Son Goku, possèdent des noms de légumes car Saiyan terme est le verlan de yasai, qui signifie « légume » en japonais ! Quant à la famille de Bulma (de l’anglais bloomer prononcé à la japonaise), ils ont tous des noms de sous-vêtements.
Malheureusement il est difficile de comprendre l’humour à la simple lecture des noms. C’est pourquoi Dragon Ball paraît bien plus sérieux dans les versions traduites que dans l’original. Même si Son Goku agonise et perd ses amis au combat, il se transforme en super saiyan ou « super légume » pour sauver le monde.
Tout ceci explique pourquoi Vegeta (légume en anglais prononcé à la japonaise) devient le découpeur de légume attitré dans une publicité Cup Noodle.
Incongru et merveilleux, le monde de Toriyama oscille ainsi entre moments épiques et passages scatologiques. Les excréments se mettent souvent à parler aux androïdes tandis que les extraterrestres participent à des tournois d’arts martiaux auprès des dieux des morts.
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