L’ombre de Carl Jung dans la pop culture japonaise

Qu’est-ce qui unit Fullmetal Alchemist, Evangelion et Persona 5 ? Quel est le lien avec l’ancien jeu vidéo de SEGA, Nights into Dreams ? Les réponses sont en lien avec les concepts d’inconscient collectif et de part d’ombre.

Moins connu du grand public que Sigmund Freud et sa psychanalyse, Carl Gustav Jung et sa psychologie analytique ont profondément influencé les créateurs japonais. Est-ce en raison de son utilisation des mythes et du Yi King, « livre des mutations » chinois ? Une chose est sûre : ses concepts d’Animus et d’Anima, archétypes masculin et féminin, peuvent rappeler le Yin et le Yang du taoïsme et d’autres éléments de cosmogonie asiatique.

Pour Jung, les productions esthétiques sont des projections conscientes de matériaux issus de ce qu’il nomme l’inconscient collectif, imaginaire commun à l’ensemble des humains, d’où proviennent les archétypes de pensée (arbre de vie, vieux sage, etc.). Il étudie notamment les récits folkloriques et les allégories alchimiques comme des représentations de mécanismes psychiques.

Carl Jung théorise l’idée de « Persona » qui désigne le masque social que chacun porte et qui change selon les différentes personnes avec qui l’on interagit. Il désigne comme « la part d’Ombre » les éléments refoulés et maintenus à l’écart de la conscience. Cette dernière correspond à un archétype souvent représenté comme un double négatif du héros.

Ces différents concepts sont au cœur de plusieurs séries clés des années 1990, qui continuent d’influencer la production de pop culture aujourd’hui.

Explorer la psyché

Publié sur la Sega Saturn en 1996, Nights into Dreams est unjeu d’action où deux adolescents, Elliot Edwards et Claris Sinclair, doivent empêcher la destruction de Nightopia (monde des rêves) et de son corollaire, le monde réel.

Les développeurs ont précisé que les deux personnages se rapportent à l’Animus et l’Anima de Jung. Nights, personnage que le joueur dirige, est une représentation de l’Ombre volant à travers les rêves d’Elliot et Claris pour rassembler l’énergie nécessaire afin de vaincre le maléfique dirigeant du monde des rêves.

Son apparence évoque volontairement le fou, bouffon du roi (ou joker en anglais) qui est lié à un archétype repéré par Jung, le trickster. Présent dans de nombreux folklores, ce personnage liminaire et équivoque sert de médiateur entre les mondes divin et humain.

La même année est sorti le premier opus de la série vidéoludique Persona développée par Atlus. Les jeux reprennent le concept de Persona pour en faire une mécanique de jeu et un élément narratif : les protagonistes peuvent évoluer dans un monde parallèle où ils utilisent une personnalité différente qui se matérialise sous la forme d’un personnage.

Dans Persona 5, le héros lycéen devient le Joker en libérant sa part d’Ombre dans l’univers alternatif correspondant au monde psychique. Avec ses compagnons, il forme le groupe des Phantom Thieves of Hearts (« voleurs de cœurs fantômes »). Il peut ainsi pénétrer dans la psyché des individus pour combattre leur part d’ombre et ainsi changer leur comportement réel. Les développeurs reprennent ainsi l’archétype du trickster qui sert de modèle à Nights.

Confronter son Ombre

Dans le cas de Neon Genesis Evangelion (1995), la série d’animation du studio Gainax mêle science-fiction, Kabbale et psychologie analytique. Le héros est régulièrement confronté à son double (part d’Ombre) dans un wagon de train vide qui symbolise sa psyché, tandis que les derniers épisodes le montrent en pleine analyse pendant qu’il est confronté à ses désirs et ses peurs.

Le réalisateur Hideaki Anno a lui-même suivi une thérapie et avait rendu hommage aux pionniers de la psychologie dans la série Gunbuster (1988) à travers l’onomastique : la pilote de robot originaire de Russie se nomme Jung Freud.

Dans Fullmetal Alchemist, chaque protagoniste ayant enfreint les tabous de la pratique alchimique se retrouve face à un mystérieux être sans corps qui garde la porte du monde alternatif. Celui-ci les accueille toujours avec le même discours qui s’achève sur « je suis toi » et peut représenter la version en négatif du personnage : sa part d’Ombre.

D’une certaine manière, ce thème de l’alter ego que l’on doit apprendre à contrôler se trouve au cœur de nombreuses séries. Dans Naruto (1999-2014) le héros peut négocier avec le démon à neuf queues emprisonné en lui et dans Bleach (2001-2016) Ichigo est confronté à son jumeau négatif Zangetsu.

En reprenant les idées de Carl Jung, les créateurs japonais contribuent à perpétuer les archétypes de l’imaginaire collectif, ce qui explique en partie l’attrait des publics non asiatiques pour ces fictions.

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