Concrétisation d’un rêve de fans, Gainax est fondé par des otakus pour les otakus. Si la passion réunit les créateurs talenteux dans les années 1980, elle les a aussi très vite dispersés en dehors du studio. Voici la trajectoire de ce groupe mal géré.
Tout commence au début des années 80, lorsque des étudiants amateurs de SF se retrouvent pour créer un court métrage d’animation destiné à être projeté lors du Daicon, convention annuelle à Osaka. Dans ce petit groupe, on compte Hiroyuki Yamaga, Takami Akai, Toshio Okada, Yasuhiro Takeda, Shinji Higuchi, Hideaki Anno et Yoshiyuki Sadamoto. Leur film amateur réunit toutes les plus grandes références à la SF japonaise autour d’une jolie fille. L’animation est encore rudimentaire mais la passion est perceptible.

Grâce à cette première réalisation, ils sont engagés par la Tatsunoko et travaillent sur la série Macross (Robotech en France). En 1983, lors de la convention Daicon IV, ils reprennent le concept du premier court métrage et étendent le nombre de clins d’œil à la SF en incluant Star War et Alien. Le public de fans est conquis et la notoriété du studio assurée.
Dans The Notenki Memoirs (2002), Yasuhiro Takeda revient sur cette période un peu chaotique où le groupe acquiert de l’expérience en travaillant pour d’autres studios tout en établissant la première boutique spécialisée dans la science-fiction au Japon : General Products.
Il ne s’agissait pas seulement de vendre des romans et des mangas de science-fiction. L’équipe créait aussi de nombreux produits dérivés en accord avec les majors comme Toho (Godzilla) et Tsuburaya (Kamen Rider). Bien sûr, tout ceci se fait dans l’improvisation la plus totale car personne n’a d’expérience dans le commerce ou la gestion de droits ! Et pendant que certains se lance dans la vente d’autres tentent l’aventure du jeu vidéo.
Énorme !
Rebaptisé Gainax en 1985, ce qui signifie « énorme » dans un dialecte japonais, le groupe de fans devenus professionnels développe leur premier long-métrage de SF en 1987 : Les Ailes d’Honnéamise. Le film retrace la conquête de l’espace dans un monde alternatif et permet de réunir une équipe en or.
Le réalisateur du film, Hiroyuki Yamaga, officie ensuite sur d’autres séries de Gainax comme Mahoromatic (2001) et Abenobashi Magical Shopping Street (2002). Au layout, on trouve Mahiro Maeda (futur fondateur du studio Gonzo), Yoshiyuki Sadamoto (La Traversée du temps, Les Enfants loups) et Kenichi Sonoda (Bubblegum Crisis, Gunsmith Cats). Ancien prof de maths reconverti en animateur sur les Ailes d’Honnéamise, Tatsuya Egawa devient par la suite mangaka à succès (Magical Tarurûto-kun, Golden Boy).
Malgré le succès critique, ce film est un fiasco financier car il est aussi l’un des plus coûteux de l’histoire de l’animation. Avec la série d’OAV Top ô nerae Gunbuster réalisée par Hideaki Anno, Gainax tente de renflouer les caisses de la société en s’adressant plus directement aux otakus et leurs centres d’intérêts majeurs : la SF et les jolies filles.

Le studio fait appel à Haruhiko Mikimoto (Macross) pour le character design des héroïnes aux poitrines généreuses qui rebondissent comme si elles étaient dotées d’une vie propre. Ce « Gainax bounce » et la pose déterminée les bras croisées de l’héroïne (souvent qualifiée de « Gainax pose ») deviennent les signatures visuelles du studio. Ce que l’on nomme « fan service » avec des plans furtifs sur les petites culottes ou les longues discussions dans les bains est popularisé par Gainax dans cette série. Malgré l’habillage très aguicheur, Gunbuster repose toutefois sur de la « hard science .
En route vers le succès
Par la suite, Gainax obtient son premier succès et un relatif équilibre financier en acceptant de reprendre un projet de série initialement proposé à Miyazaki : Nadia, le secret de l’eau bleue (1990). Libre adaptation de 20000 lieues sous les mers, Nadia propose un univers steampunk cohérent et une réflexion sur la technologie et ses dangers.
En France, la série est diffusée en 1991 sur La Cinq et impressionne le public par le ton mâture de certains épisodes qui contraste avec l’humour et l’appel à l’aventure d’autres parties.

La série impressionne aussi certains créatifs de Disney qui n’hésitent pas à faire un plagiat ou du moins un remake non officiel en 2001 : Atlantide, l’empire perdu. Les fans japonais auront beau crier au plagiat, Gainax ne peut pas faire grand-chose car le studion’a pas les droits d’exploitation de la série et le succès commercial ne leur rapporte pas d’argent. De son côté, le réalisateur gère assez mal la pression des fans et tombe en dépression.
En attendant le retour d’Anno à la réalisation, Gainax se lance dans un documentaire auto-parodique retraçant les débuts du studio. Entrecoupé d’interview de personnages réels, Otaku no video (1991) est l’histoire d’un fan devenant le roi des otakus en réussissant dans le domaine du manga et de l’anime. Dybex sortira les deux épisodes en 2003.
Dans la réalité, le studio survit surtout grâce aux ventes de jeux vidéo dont Princess maker (1991), jeu de simulation où le joueur élève une jeune fille destinée à devenir princesse. Toutefois, la situation financière reste tendue.

C’est dans un certain chaos organisationnel que Hideaki Anno revient après quatre années de dépression avec Neon Genesis Evangelion (1995). Ces 26 épisodes bouleversent le paysage de l’animation japonaise sur plusieurs plans.
La série propose un nouveau style de design pour les robots. Elle mêle science-fiction et éléments de psychanalyse contribuant à créer une atmosphère assez glauque qui sera ensuite émulée par d’autres productions mais jamais égalée. Elle rompt avec le récit de SF dans les derniers épisodes et change radicalement d’esthétique en proposant une plongée dans la psyché perturbée des personnages.
Anno livre un épilogue volontairement provocant, exhortant les fans à sortir de leur vie rivée sur la fiction. Cette fin est très mal accueillie par les otaku qui réclament un autre épilogue et qui l’obtiennent sous la forme de longs-métrages.
Malgré ou grâce à la polémique, Evangelion est un immense succès critique et commercial : la série rapporte plus de 150 milliards de yens à la fin des années 1990. Malheureusement Gainax ne profite pas longtemps du triomphe. Son président fait notamment un tour en prison pour fraude fiscale…
Évidage progressif
Après cette expérience, Gainax change de direction en délaissant partiellement la SF et en adaptant des œuvres existantes au lieu de créer des univers inédits. Ainsi Mahoromatic, He Is My Master (2005), Corpse Princess (2008), ou Hanamaru Kindergarten (2010) sont initialement des mangas.
Le studio crée aussi des suites aux séries à succès comme Gunbuster 2 (ou Diebuster en 2004). FLCL (2000), série servant initialement de laboratoire créatif aux talents internes, a également des suites : FLCL Progressive et FLCL Alternative en 2018, FLCL: Grunge et FLCL: Shoegaze sont prévues pour 2023. L’idée est de s’appuyer sur la notoriété de séries déjà connues pour limiter le risque financier.
Cette relative frilosité artistique est liée au départ de personnes clefs. Une partie du studio est partie avec quatre des membres fondateurs pour créer le studio Gonzo tandis qu’un autre des membres fondateurs, Toshio Okada, quitte la société pour enseigner l’animation à l’université.

De son côté, Anno se lance dans les films live. Il continue toutefois de s’impliquer dans la production de séries comme Entre elle et lui (1998) et Oruchuban Ebichu (1999). En 2004, à l’occasion des 20 ans du studio, il participe à la réalisation des OAV Re : Cutie Honey. Mais il quitte lui aussi le navire en 2007 pour fonder Khara afin de faire revivre Evangelion. L’idée est de transformer la saga en une tétralogie qui dépasse la série initiale au niveau qualitatif.
Le départ d’Anno permet à d’autres créatifs comme Hiroyuki Imaishi de se faire connaître en réalisant des séries à succès comme Gurren Lagann (2007). Hommage aux robots géants, le récit met en valeur l’ingéniosité et le désir de liberté d’un groupe d’humains condamnés à vivre sous terre ou à être chassés par des Hommes-Bêtes.
L’anime provoque néanmoins le départ d’un autre des membres fondateurs du studio : Takami Akai. Producteur de la série, il s’était mis à violemment critiquer les fans sur le forum internet japonais 2channel, ceux-ci n’appréciant pas l’animation du quatrième épisode. Quant à Hiroyuki Imaishi, il quitte lui aussi Gainax en 2011 pour fonder le studio Trigger, entraînant avec lui une partie de l’équipe de Gurren Lagann.
Au fil du temps, Gainax est devenue une coquille vide. Comme la grenouille qui voulait être aussi grande qu’un bœuf, le petit groupe a explosé en cours de route.

Le coup de grâce arrive en 2016, lorsque Gainax est poursuivi pour 100 millions de yens de redevances impayées : le studio Khara devait en effet percevoir un pourcentage des revenus perçus sur les œuvres et les propriétés sur lesquelles Hideaki Anno avait travaillé. En septembre de la même année, l’ensemble du personnel de production est licencié.
Après ces déboires, la déchéance se poursuit avec d’autres procès, des rachats et manipulations diverses au niveau des droits, un scandale sexuel et un jeu de chaise musical pour les membres de l’exécutif.
Gainax existe toujours, mais la société est une entité vidée de son essence. Ses membres sont tous partis pour fonder leur propre studio. Il ne reste plus que la nostalgie d’un monde où les otakus pouvaient se rêver les maîtres du monde, se lancer dans toutes sortes d’entreprises et atteindre un certain succès avant que la réalité du monde économique ne les rappelle à l’ordre.
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