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Akihiro Yamada, maître méconnu de la fantasy japonaise

Avant d’être connu pour le character design de Rahxephon, Akihiro Yamada était surtout célèbre pour ses illustrations heroic fantasy. Portrait d’un dessinateur obsédé par les détails.

Né en 1957 à Kôchi, dans l’île de Shikoku, Akihiro Yamada a la passion du dessin depuis son plus jeune âge, et commence à dessiner dès l’école primaire.

Il prend ensuite des cours à l’université des beaux-arts de Kyôto, dans la section des peintures japonaises traditionnelles.

Cette formation académique explique en grande partie sa maîtrise de l’anatomie et des perspectives ce qui n’est pas toujours le cas chez les mangaka ou illustrateurs qui n’ont jamais suivi de formation. 

Son premier manga, Padan padan, est publié en 1981 dans un numéro spécial d’un magazine artistique Out zôkangô Aran

Mais Akihiro Yamada se révèle être un meilleur illustrateur qu’un mangaka.

Des dialogues y semblent ajoutés à des séries d’illustrations hyperréalistes sans que la continuité des cases ou la fluidité du récit soit réellement efficace.

Passionné par la littérature occidentale, féru de poésie symboliste et décadente, de Baudelaire et de Rimbaud, il n’est pas étonnant qu’il aime à situer ses intrigues au début de l’ère Meiji, à une époque où le Japon commence à s’occidentaliser tout en conservant son identité propre. 

C’est le cas de Oboro Tantechô (les carnets du détective de l’ombre) publié en 1990. Ce manga situe les aventures de trois chasseurs de démons à cette époque. Un auteur de récit fantastique ayant réellement vécu (Izumi Kyôka) y fait d’ailleurs une apparition. 

Cet engouement pour les esprits de toutes sortes et les atmosphères fantastiques se retrouve dans divers recueils d’histoires courtes : Seikai Monogatari, Bamboo House, Café de Makinikalis, Yume no Hakubutsushi et Mahôtsukai no deski

Ainsi, dans un des récits de Full Flower Garden, un esprit-fée résidant dans un jardin botanique de Néo-Hong-Kong provoque la mort de quiconque voit son visage avant l’aube.

Un portfolio intitulé Souvenirs regroupe les premiers travaux de Yamada, au style très inspiré par la peinture japonaise et par le graphisme « Art Nouveau » lié à la Belle Époque européenne.

Heroic-fantasy et imaginaire arthurien

C’est surtout en tant qu’illustrateur d’heroic-fantasy que Yamada s’est fait connaître. Son œuvre avait d’ailleurs fait l’objet d’une exposition organisée par le Musée d’Art moderne du département de Shiga en 1995. 

C’est dans la représentation de monde heroic-fantasy, plus ou moins inspiré de l’imaginaire celte, qu’il donne la pleine mesure de son talent. 

Yamada est en effet passionné par le bestiaire fantastique occidental, par ses goules, ses vampires et autres démons.

Ceci explique sa participation à divers jeux vidéo appartenant au fantastique ou à l’horreur. 

Il adore les vieilles légendes irlandaises et les contes traditionnels anglais.

Il voue un véritable culte à la légende du Roi Arthur et avoue avoir lu et vu quasiment toutes les adaptations romanesques ou cinématographiques, de l’Excalibur de John Boorman à Merlin l’enchanteur de Disney en passant par l’Indiana Jones et la dernière croisade de Spielberg. 

Connu en France pour son manga La Dame de Falis, issu du monde des Chroniques de la guerre de Lodoss, Akihiro Yamada a aussi participé à la création de l’univers graphique d’autres jeux de rôles. 

Parmi eux, on compte Rôdosutô densetsuMystic ArkCastlevania Dracula XMight And Magic 3Wizardry, Terra Phantastica, Meremanoid, etc. 

Castlevania

Il a également illustré des romans appartenant à la même veine et publié dans des revues comme Dragon Magazine ou The Sneaker. Malheureusement un seul des deux volumes de la Dame de Falis a été traduit en français (l’éditeur français ayant ensuite fait faillite).

Le premier contact de Yamada avec le monde de Lodoss avait été un article de magazine concernant les OAV dont le character design avait été confié à Nobuteru Yûki

Il a ensuite eu un long entretien avec Ryo Mizuno, créateur original du jeu de rôle, pour définir l’atmosphère de l’île et le scénario du manga qu’il voulait différent de l’univers des OAV comme de ceux des autres versions BD de Lodoss

L’intrigue de ce manga nous projette trente ans en arrière par rapport aux OAV, à l’époque où Beld, Wort, Nice et Karla, encore jeunes, ne se connaissaient pas.

Akihiro Yamada voulait à l’occasion de ces volumes créer un style qui s’éloigne tout aussi bien du manga, que du comics ou de la BD franco-belge. 

Le mélange des graphismes et le traitement réaliste des traits des personnages donne une ampleur épique à ce manga, reléguant les autres BD issues du monde de Lodoss à des dessins inachevés de gamins mal dégourdis. 

Chaque case de La Dame de Falis est à savourer comme une illustration à part entière.

Certains pourraient lui reprocher la lisibilité de ce manga au graphisme si abondant en détail que l’on peut s’y perdre. Mais on ne peut que saluer la virtuosité de son trait.

Encre de Chine et taches de thé

C’est en cherchant à rendre visuelle la poésie et à donner forme aux divers démons que Yamada s’est véritablement impliqué dans le dessin.

Pour lui, ce ne doit pas simplement être une illustration d’univers décrits dans les livres mais un moyen d’expression à part entière. 

Généralement, Akihiro Yamada se fixe comme but de terminer chacun de ses travaux en une journée. Cet impératif de rapidité le force à avoir une vision globale du projet fini et une grande maîtrise de la matière narrative. 

Même si le résultat est différent de celui qui était escompté, l’œuvre possède une grande densité narrative et picturale.

Elle donne l’impression d’une richesse en rebondissement, d’un foisonnement d’images, comme si en quelques pages on avait lu un volume entier. 

La concentration des dialogues et des détails picturaux suggèrent au lecteur un univers complexe et vivant. Ils donnent au récit son rythme haletant, qui l’entraîne dans un tourbillon d’événements. 

L’art de Yamada est un art de l’ellipse et de la litote : il s’agit d’en dire beaucoup en peu de volume.

Contrairement à certains mangaka comme Masamune Shirow (Ghost in the Shell) ou Terasawa (Cobra) qui recourent à l’ordinateur pour créer des effets graphiques originaux, Akihiro Yamada emploie des techniques qui peuvent paraître on ne peut plus rudimentaires, mais qui n’en sont pas moins efficaces. 

Il trouve d’ailleurs qu’il est ridicule d’investir dans un matériel sophistiqué et coûteux pour finalement devenir dépendant de ses outils.

Ce qui l’intéresse, c’est de pouvoir dessiner n’importe où, n’importe quand. 

Aussi utilise-t-il du papier à dessin ordinaire, une plume et de l’encre de Chine. N’est-ce pas tout aussi simplement que procédaient les maîtres de la peinture japonaise et chinoise ?

Akihiro Yamada se sert peu des trames que ce soit dans ses manga ou ses illustrations : des réseaux de lignes parallèles ou croisées suffisent à créer les nuances de gris, l’ombrage et l’illusion du volume. 

Sa maîtrise de la force et de la vitesse qu’il imprime à la plume suscite une impression de facilité, comme s’il pouvait tout faire avec ses pleins et déliés, comme si chaque ligne devenait réellement expressive. 

Akihiro Yamada crée ses propres nuances de couleur avec de la peinture ordinaire et des matériaux non conventionnels tels que le thé ou le café qu’il mélange au blanc pour obtenir des tonalités d’ocres particulières. 

C’est dans ces tonalités ocre que la plupart de ses œuvres d’heroic fantasy sont faites. Boudant les systèmes informatiques, Akihiro Yamada est partisan du système D.

Son souci des détails, son emploi des lignes et des aplats noirs, sa maîtrise du dessin le rendent inimitable.

L’autre immense qualité de Yamada est de savoir adapter son style de dessin au récit qu’il illustre. Si pour l’univers heroic-fantasy il crée des personnages aux traits réalistes et assez occidentaux, c’est surtout parce cela s’inspire de l’imaginaire européen. 

D’ailleurs, certains dessins évoquent l’illustrateur américain Frank Frazetta et ses petites femmes ébouriffées aux formes plus que généreuses.

Pour l’un de ses derniers manga, Beast of East, le contexte lui permet d’adopter un style plus proche de la peinture traditionnelle japonaise. 

L’intrigue se situe dans l’ancien Japon, et les monstres du bestiaire folklorique (oni et kitsune) y côtoient quelques créatures plus proches de l’heroic-fantasy

Les personnages s’apparentent à des figures d’estampes de l’ère Edo et les décors, au lieu d’adopter le réalisme photographique de bien des mangas actuels, sont typiques de ceux qui apparaissent dans la peinture japonaise ou chinoise. 

Les arbres aux branches noueuses, les cascades de montagne ou les pins aux épines luxuriantes sont dessinés à la plume et à l’encre de chine de manière traditionnelle.

Là encore, l’emploi des trames est rarissime, l’impression de volume étant créée par une parfaite gestion du blanc et des lignes noires. 

Il est également l’illustrateur du light novel Les Douze Royaumes  Juni Kokuki écrit par Fuyumi Ono et toujours en cours de publication depuis 1991.

Fortement influencé par la mythologie et les légendes chinoises, le roman est l’occasion pour Akihiro Yamada de créer des images aux références plus traditionnelles tout en y incroyant son style personnel.

Malgré cette différence de traitement dans ses divers manga, Akihiro Yamada possède un style très personnel qui fait qu’on le reconnaît presque à coup sûr.

Character designer pour la SF

Après avoir été mangaka, illustrateur de romans et de jeux vidéo, Akihiro Yamada se voit confier le poste de character designer pour la série Rahxephon. Il change d’univers, passant du fantastique et de l’heroic-fantasy à la SF. 

Mais surtout il doit radicalement changer son trait, le simplifier au maximum pour entrer dans les critères d’un dessin destiné à être animé. 

Le résultat est assez décevant pour qui connaît les autres travaux de Yamada. Edulcoré par la nécessaire reproduction en masse de ses dessins par les animateurs et intervallistes, son trait se distingue peu de celui d’autres character designers

On pourra se consoler en admirant les illustrations qu’il a créées autour de cette série. Dommage qu’il y en ait si peu qui soient de lui. Ce sont essentiellement des illustrations pour les DVD. 

On y retrouve son trait très précis et ses rayures pour marquer le volume et dessiner l’ombre. La palette de couleur y est plus étoffée.

Pour ces aquarelles, Akihiro Yamada délaisse les ocres pour des teintes plus vives (rouge et bleu) qui sont également liées au traitement particulier des personnages dans un anime.

En général, chaque personnage possède une couleur qui le définit visuellement. Dans Rahxephon, le héros, Ayato Kamina, est en bleu et Haruka, la jeune femme qui le protège, en rouge.

Il n’y a évidemment aucun rapport avec une autre série de robot géant comme Evangelion, où les mêmes codes de couleurs sont employés pour le couple Shinji et Misato.

L’aquarelle est employée en aplat par Akihiro Yamada, ce qui le distingue de Haruhiko Mikimoto, illustrateur et character designer de renom dans le domaine de la SF. 

Ce dernier emploie aussi l’aquarelle mais créée des effets très différents en raison de la dilution des couleurs. 

Le choix de Yamada en character designer témoigne d’une volonté de donner un graphisme plus adulte à l’anime de SF. Dommage que le résultat dans la série ne soit pas aussi réussi que prévu.

Aujourd’hui, Akihiro Yamada continue de réaliser des illustrations pour des films et des romans. Il a notamment créé les couvertures de l’édition japonaise d’une série de roman de Stephen King.


Article publié initialement dans AnimeLand.

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