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La Mort dans Nadia et le Secret de l’eau bleue

À force de vouloir protéger les enfants de tout, on finit par les priver de toute expérience, les rendant vulnérables et incapables de résilience. Au contraire, en les aidant à apprivoiser le danger et interroger leurs limites on les rend plus fort. Dans cette optique, la représentation de la mort dans Nadia permet de traiter d’un sujet grave sans mièvrerie.

Gerbes de sang qui giclent, vomissement d’entrailles, râle d’agonie et cris de douleur, telles sont les images qu’on attache généralement à la violence des « japoniaiseries ».

C’est oublier que l’hémoglobine en elle-même n’est rien sans une bonne dose d’émotion apportée par un scénario solide. D’ailleurs, à force de voir des bras coupés et de têtes voler dans les Freddy, on en rit plus qu’autre chose. Pour sortir des histoires de sang coagulé, nous allons vous parler de violence psychologique et de mort dans Nadia.

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Sans être particulièrement morbide ou perverse, nous aimerions démontrer qu’il y existe une approche « adulte » d’un des sujets les plus importants de la vie…la mort.

Lorsqu’on regarde certaines séries on a parfois l’impression que seuls les “méchants” meurent. En tout cas, quand ce sont des « gentils », ce sont souvent des personnages secondaires qui n’apparaissent que lors d’un seul épisode, ou un proches des/du héros qui ne peu(ven)t pas s’empêcher de les venger.

La mort est généralement un thème traité avec rapidité, promptement évacué comme un sujet tabou. A contrario, la mort dans Nadia et le Secret de l’eau bleue occupe une place centrale : elle y est abordée avec intelligence et pudeur.

D’après les cinq premières minutes de cette série on pourrait croire que l’intrigue est formée par la trame classique d’enfants accompagnés de leur animal fétiche partant à la découverte du monde (du type Les mystérieuses cités d’or). Très vite, on s’aperçoit que l’histoire est plus complexe qu’il n’y parait.

Largement inspirée de l’oeuvre de Jules Verne, Nadia réussit le subtil mélange des genres : humour et réflexion sur l’utilisation de la science, la guerre et la mort, l’amour et surtout l’amitié (bon, certes, tout ceci fait catalogue de pub, pourtant c’est vrai ! ). Ici, seul l’aspect sérieux sera abordé.

Marie et Nadia

Le thème apparaît une première fois sur l’île où Jean et Nadia atterrissent en catastrophe. Ils l’explorent, la croyant déserte et y découvrent un couple décédé. La femme cachait une petite fille endormie sous son corps, Marie.

C’est à travers le regard de cette enfant que la mort est décrite dans Nadia. Dans ses paroles on trouve d’un côté le cliché classique : c’est un sommeil sans fin, de l’autre il y a les détails concrets qui renouvellent ce cliché, le rendent plus « vrai » : la mention de la rigidité glacée des corps et le fait que ce soit la petite fille qui décrive la situation.

Une dizaine d’épisodes plus tard, le thème est repris avec une perspective différente. Après une course poursuite comico-héroïque, Caius et Marie déboulent en catastrophe sur la plage, où se trouve l’équipage du Nautilus.

Leur poursuivant, un robot  dirigé par un soldat, s’écrase près d’eux et le pilote en sort grièvement blessé, une arme à la main. Il va tirer, mais Némo le tue sous les yeux de Nadia.

Celle-ci le traite alors d’assassin : pourquoi avoir tiré sur un homme blessé ? L’ironie du sort est que Némo est le véritable père de Nadia et qu’il a tué le pilote pour la protéger. Mais pour l’instant, ni Nadia, ni les spectateurs ne sont au courant de cette relation filiale.

En quelques épisodes, on est passé d’un cliché renouvelé par le regard d’une petite fille à une réflexion sur la notion de crime. Est-ce mal de tuer pour protéger ceux qu’on aime ? Doit-on tirer sur un homme incapable de répliquer ?

Le coup de maître est bien sur qu’entre les deux, le point de vue ait changé sans que ce changement soit flagrant (sinon cela deviendrait moraliste et artificiel). Après cette petite gradation dans l’approche de ce thème, on assiste à un premier coup de théâtre : une mort gratuite, absurde.

Dernières paroles

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Assailli de tout côté par des navires de guerre américains, le Nautilus est endommagé et doit plonger.

Durant la manoeuvre une fuite de gaz toxique se déclare dans la salle des machines. Némo est contraint d’inonder la pièce, condamnant le personnel s’y trouvant à une mort certaine.

Jean et Nadia, de l’autre côté d’une porte hermétique, assistent impuissant au décès d’un de leur ami, M. Fate.

Au début, celui-ci leur explique qu’il est de son devoir de mourir, que le Nautilus ne doit pas être découvert par les américains. Mais, après cette déclaration héroïque et un peu artificielle, il craque. Il hurle sa peur panique, et ce cri est admirable.

Pour une fois on ne nous présente pas le cliché traditionnel du vaillant soldat mourant stoïquement au combat en se sacrifiant. Non, ce n’est pas un kamikaze prêt à tout pour sa cause. Il n’y aura pas de retour de ce personnage. Il n’en réchappe pas miraculeusement.

Le cri de M. Fate reflète notre véritable attitude face à la mort : on est tous des lâches, et c’est mentir que de dire le contraire. Ce cri symbolise toute l’horreur que l’on peut ressentir face à cette épreuve, le fait que soit totalement injuste et gratuit (ça aurait pu être n’importe qui).

L’épisode suivant développe la même idée d’absurdité. Nadia dans une scène étrange semble parler en rêve à différents membres de l’équipage. Puis dans une brève discussion, elle fait avouer à Némo qu’il est le seul responsable de la disparition des membres de l’équipage.

Encore une fois l’ironie de la situation accentue la dramatisation de la scène : Nadia blesse profondément un homme qui n’est autre que le père qu’elle cherche depuis si longtemps.

Suit alors une scène horrible tant elle est chargée d’émotions. En voix off, Fate accuse les vivants, pendant que Nadia réitère son cri d’accusation.

« Pourquoi ? Pourquoi vous êtes encore en vie ? Pourquoi vous n’êtes pas mort comme nous ? On nous a obligé à partir. Dites nous pourquoi ! »

« Assassins ! »

« Vous n’avez pas le droit ! Je ne veux pas mourir ! Pourquoi ? »

« Pourquoi ? »

« Comment faites-vous pour continuer à faire comme si nous n’étions rien ? Pourquoi ? Nous avions le droit de vivre comme vous ! »

Le Nautilus arrive alors dans l’ancienne cité de l’Atlantide, désormais devenue un gigantesque tombeau au milieu des ruines de la puissance passée. Parmi les tombes, Jean y trouve celle de son père, disparu en mer depuis longtemps.

La musique couvre les paroles de tristesse et il s’en va seul pour donner libre cours à sa douleur. Nadia une  dernière fois interroge Némo :

« Comment, comment faites vous pour vivre avec tous ces morts sur la conscience ? Je ne comprends pas. Répondez-moi ! »

Ainsi Nadia et le Secret de l’eau bleue s’interroge une fois de plus sur l’absurdité de la mort. Après la description elliptique, euphémiste, l’interrogation sur sa nécessité et sur la responsabilité, est exposée ici le seule réaction possible : l’incompréhension.

Fondamentalement, la mort est inadmissible. Comment vivre alors que les autres ne sont plus ? Après le regard naïf de Marie, le regard critique de Nadia. Marie ne pouvait pas comprendre, Nadia ne peut pas l’accepter.

Elektra

La modulation du thème se fait ensuite plus violente encore. Alors que le Nautilus est en train de sombrer, détruit par la flotte des néo-atlantes, tout l’équipage s’apprête à mourir.

Némo a juste le temps d’emmener Nadia et Jean dans sa cabine privée, qui est aussi une navette de secours. De retour au poste de commande il est mis en joue par Elektra, son bras droit et plus fidèle compagnon.

Celle-ci refuse la défaite. Le Nautilus peut encore gagner la bataille. Il suffirait de faire exploser le vaisseau au milieu des ennemis. Mais Némo se refuse à cette fin suicidaire. Elektra en larmes lui rappelle alors son passé et le lien qui les unit : le désir de vengeance.

Némo est en fait le père de Nadia, ancien roi de Tartésos, cité atlante détruite par les convulsions de la terre et un immense raz de marée. Némo a lui-même provoqué les Sept jours de feu et sacrifié son peuple pour empêcher Gargoyle de prendre possession la tour de Babel, arme mortelle.

Elektra, habitante de cette cité légendaire n’était encore qu’une enfant quand la catastrophe s’est produite. Ayant perdu connaissance durant cet événement, elle a été miraculeusement épargnée.

A son réveil, elle erre à la recherche de ses parents. Elle ne trouve que son frère allongé, inerte. Lorsqu’elle essaie de le prendre dans ses bras, il se décompose.

Pour renchérir l’horreur de la scène, les images sont très contrastées au niveau des couleurs. L’aspect général est celui de croquis au crayon que l’on aurait anime. L’eau y est d’une couleur jaune primaire contrastant violemment avec la tonalité générale grise et bleutée.

De brèves séquences apparaissent en divers flashs après le réveil d’Elektra et lorsqu’elle prend le cadavre dans ses bras. Sur un fond rouge sang très agressif des corbeaux noirs stylisés s’envolent des branches noires d’un arbre mort.

Toutes ces oppositions de couleurs extrêmement brutales suggèrent et soulignent la violence psychologique de la scène. Elles la dramatisent. La musique, particulièrement lugubre, est rythmée par le son d’une cloche qui sonne au loin, comme un appel aux funérailles.

Aux paroles candides de Marie et aux paroles accusatrices de Nadia, succèdent ici une scène presque sans parole, mais dont la violence n’est pas moins grande. Le langage verbal fait place à un langage pictural tout aussi efficace.

Dans ce passage, les voix se sont tues car aucun mots ne pourraient exprimer la détresse d’Elektra. Contre la mort il n’y a que le silence de la douleur et l’incompréhension.

Dans la mythologie grecque, Électre était le nom d’une jeune fille qui resta vierge et pure en attendant la vengeance de son père, Agamemnon, tué par sa propre femme.

Dans Nadia, Elektra est celle qui veut venger la mort de son frère et de ses parents en s’alliant avec leur meurtrier. Tant qu’elle n’aura pas accompli sa vengeance, refusera d’avouer son amour à Némo, le père coupable de toute cette tragédie. Elle est celle qui porte la mort dans son coeur.

Nadia et Jean, dans la navette assistent impuissant et horrifiés à toute la scène. Mais voilà que le Nautilus s’enfonce définitivement dans l’océan. La navette de secours se détache du vaisseau, séparant Nadia de son père qu’elle a si peu connu. Amers, elle et Jean se retrouvent de nouveau sur une île déserte.

Apocalypse finale

Bien des péripéties rythment l’histoire de nos deux héros, avant qu’ils ne soient, pour une dernière fois, confrontés au New-Nautilus à l’équipage réduit, mais plus déterminé que jamais.

L’affrontement décisif se déroule dans l’espace. L’avantage est à l’ennemi, Gargoyle. Le fils de Némo avait été pris en otage par ce traître, et depuis, lui obéissait. Nadia, elle aussi, vient d’être capturée et elle est soumise au même sort que son frère.

Dans une dernière scène de retrouvailles, Némo est ainsi confronté à ses propres enfants, qui manipulés par Gargoyle, font feu sur leur père.

Quant à Elektra elle est électrocutée pour l’exemple, sous le regard impuissant de l’homme qu’elle aime. Toute cette mise en scène macabre cristallise la haine que Gargoyle voue à Némo.

Désormais la victoire semble appartenir aux néo-atlantes. Dans un ultime effort, Néo retrouve ses esprits et essaie de libérer Nadia de la machine qui la contrôle.

Mais Gargoyle le tue et Néo découvre sa véritable apparence. Du fils de Némo il ne reste qu’un visage et un cerveau, le corps ayant été déchiqueté par la destruction de Tartésos.

Privé d’énergie, Néo s’écroule devant Nadia en un répugnant tas de chair et d’acier. Ce spectacle horrible fait reprendre conscience à Nadia et finalement les événements tournent à l’avantage de nos héros.

Dans cette dernière variation du thème, on remarquera la très grande importance de l’ironie. Gargoyle réservait une mort ignoble à Némo : se faire tuer par ses propres enfants.

En fait c’est lui qui meurt d’une manière inattendu dévoilant un dernier retournement du sort. Malgré toute sa perversité et son sadisme, Némo ne le tue pas.

Il meurt en touchant ce qu’il avait toujours désiré. Les fragments de pierre bleue de Nadia, Néo et Némo, pour qui tant de personnes sont mortes, se rassemblent en une seule structure lumineuse.

L’avidité de Gargoyle le pousse à la toucher une dernière fois. Mais son contact est mortel et il est changé en une statue de sel avant de s’écrouler. Si près du but, de sa seule raison de vivre, il meurt.

Plus encore, lui qui a toujours méprisé les humains, qui souhaitait les réduire en esclavage, se révèle n’être qu’un simple humain lui-même. En effet, sa transformation en statue de sel témoigne de ses origines non-atlante. La soif de pouvoir et la folie meutrière de Gargoyle semblent ainsi profondément dérisoire.

La mort dans Nadia est fortement dramatisée. Ses apparitions sont toujours modulées de façon différentes à travers le regard d’un personnage : Marie, Nadia, Élektra, Némo.

Ce n’est pas tant la manière par laquelle on meurt qui est violente, mais la mort elle-même. Cet anime tente ainsi d’aborder ce tabou sur tous les angles et de façon adulte.

Après ces descriptions on pourrait croire que ce dessin anime est des plus morbides. En fait toute la série mélange les moments de rires et de pleurs. Némo a en outre abandonné l’idée de faire exploser son vaisseau en terrain ennemi pour protéger Elektra qu’il avait appris à aimer.

Les dernières images contrebalancent cette hécatombe. On y découvre une Marie rayonnante mariée à Titus, et Nadia a épousé Jean, toujours aussi passionné par l’aviation. La mort a fait son travail et la vie reprend ses droits.


“La Mort dans Nadia et le Secret de l’eau bleue” est un article initialement publié dans AnimeLand 27.

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