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Quantified self ou la santé connectée à son iPhone

Avec le lancement de l’application Santé sur l’iPhone et de l’iWatch, le grand public va-t-il succomber à la mode du Quantified Self ? Cette tendance consiste à tout mesurer pour rester en bonne santé ou perdre du poids ou être en meilleure forme.

En fait, peu importe les motivations, l’idée est de prendre des mesures de soi et de les analyser par le biais de son téléphone portable. Concrètement, comment marche cette santé connectée et quels sont les enjeux ?

Que peut-on mesurer avec son portable ? Tout, ou presque. Il suffit de mettre votre index sur la caméra de votre smart phone pour obtenir votre rythme cardiaque. Le nombre de pas et le trajet parcouru en marchant ou en courant sont obtenus en combinant les données de l’accéléromètre du smart phone, ses données GPS et un algorithme.

Avec la bonne app, vous pouvez aussi mesurer la qualité de votre sommeil en laissant le téléphone dans le lit pour qu’il suive les mouvements que vous faîtes durant la nuit.

Avec quelques accessoires en plus vous pouvez également mesurer le taux d’alcoolémie en soufflant dans un capteur, prendre votre tension artérielle, vérifier le taux de glucose dans le sang pour être sûr de vraiment engloutir ce muffin double chocolat ou encore calculer les calories dépensées.

Votre téléphone est en mesure de vous aider à surveiller une somme considérable d’indicateurs de santé. Dans Monitor Me, documentaire de 2013 produit par la BBC, le présentateur va même à la rencontre d’un médecin (Eric Topol) qui prescrit des apps à ses patients au lieu des traditionnelles pilules.

Rien de ceci n’est magique. La miniaturisation permet d’embarquer de multiples capteurs dans le smart phone tenant dans votre main et sa caméra possède une résolution supérieure à celle dont vous avez besoin pour la vie de tous les jours.

Mais comment en est-on arrivé là ? A priori, on peut remonter en 2006 lors du lancement de Nike+ un capteur que l’on peut mettre dans la semelle de sa paire de Nike pour aller courir et suivre le trajet, la distance parcourue, la vitesse, le nombre de calories brûlées, etc.

Il se synchronise avec les appareils d’Apple (iPod puis iPhone) et permet de suivre ses progrès sur l’appareil mobile ou sur le site de Nike. Par la suite, Nike a développé une montre connectée tandis que les sociétés tiers ont proposé des bracelets permettant de transformer son iPod Nano en montre et moniteur d’activités.

Mais comme nous ne sommes pas tous des joggers ou des hypocondriaques, on peut s’étonner de cet engouement soudain pour ce que certains nomment le Self-tracking ou le Lifelog.

Gamification au service de la santé connectée

Pour que ces applications fonctionnent il faut bien sûr que vous rentriez les données de base pour vous identifier. Mais pour vous garder en tant qu’utilisateur il faut vous motiver et vous donner une bonne raison pour consulter l’application et faire ce qu’elle vous suggère. Pour y parvenir, la plupart des apps créant votre Quantified Self incorpore un peu de gamification, des éléments empruntés au jeu vidéo.

Il s’agit en général de se connecter à son réseau d’amis et de faire jouer la concurrence ou l’émulation entre camarades. C’est à qui fera le plus de pas par jour ou parviendra à courir le plus longtemps.

Certes, vous n’irez peut-être pas gravir trois fois les cinq étages qui mènent à votre appartement pour battre votre cousin au nombre de marches à la journée, mais ça peut sans doute vous aider à lever les fesses du canapé.

À ce mécanisme d’émulation entre amis, s’ajoute souvent des systèmes de récompense, sur le modèle des trophées de la Xbox 360 qui vous encourageait pour presque tout afin de vous faire jouer plus longtemps et finir le jeu sous toutes ses coutures.

(Il faut dire que selon une enquête de CNN, seuls 10% des joueurs finissent vraiment les jeux.) Pour collectionner ces trophées vous devez parvenir à remporter l’un des défis ou des objectifs proposés par l’app.

Certaines apps comme Fitocracy (Février 2011), FitRPG (jun 2014) ou Move Quest (mars 2014) transforment vos mesures d’activités physiques et/ou sportives en points d’expérience et en argent virtuel dans un RPG.

Dans le même genre, il y a aussi Nexercice qui vous permet d’avoir en butin de vrais objets dans le monde réel. Vous pouvez même affronter vos amis lors de combat après avoir acheté des armes (grâce à l’argent collecté par le biais de vos activités physiques). C’est en fait le principe du logiciel EpicWin (créé en 2010) appliqué au fitness.

En fait, tous les possesseurs de Wii (avec ou sans Wii Balance Board) savent déjà comment tricher à tous ces jeux de sport et de fitness… Inutile de faire le mouvement réel, il suffit de le simuler en bougeant le capteur (c’est-à-dire votre smart phone ou votre accessoire très cher).

Malgré tout, vous n’avez pas vraiment de raison rationnelle de tricher avec ces applications et votre santé. Donc, la gamification devrait simplement vous aider à rester motivé.

(Évidemment, il y a le contre-exemple de l’application qui plante le seul jour où vous avez décidé de marché 23 kilomètres dans la montagne et que le smart phone ne vous en comptabilise que 3. Le smart phone coutant cher, c’est l’application fautive qui finit à la poubelle. Toute ressemblance avec ma vie privée est pure coïncidence.)

Soigne-toi, et le médecin te soignera à distance

L’autre grande raison expliquant le succès des applications de santé connectée est à rechercher dans la pratique de la médecine. Le Self-tracking est une tendance de fond et pas seulement une mode liée à la sortie de l’iOS 8.

En 2012, dans Autosoins et raisonnement informatisé : vers un nouvel usage des normes, Nicolas Postel-Vinay nous rappelle que le XXe siècle a vu la naissance d’une « éducation thérapeutique » pour laquelle l’OMS a même proposé une définition en 1998.

Il s’agit d’agir sur les maladies chroniques en imposant des normes de « santé » via la motivation du patient.

En d’autres termes, les médecins et tous les professionnels de la santé (psychologues, voire même éducateurs sportifs) vont faire peur au public en lui présentant les risques encourus, tout en lui donnant dans le même temps les paramètres à améliorer pour éloigner ces dangers.

À ceux-ci s’ajoutent bien sûr la cohorte des assureurs qui travaillent pour notre bien-être (et leur portefeuille). Ainsi, on nous exhorte à ne pas fumer, ne pas boire, bouger, manger 5 fruits et légumes par jour, avoir un IMC entre 18 et 25, une tension artérielle située entre X et Y, etc. Le Quantified Self est lié à toutes ces injonctions de santé.

Nicolas Postel-Vinay explique l’engouement pour l’auto-mesure comme une conséquence de cette éducation thérapeutique.

Déroulé jusqu’à son étape ultime, le processus d’éducation aboutit à une démarche d’autosoins (self-management). Dans ce cadre, le patient est invité à être son propre médecin : dans ses connaissances, ses raisonnements et ses comportements, il intègre des directives précises qui lui confèrent de l’autonomie mais aussi une attitude rationnelle – et performante – vis-à-vis de ses décisions de santé. Pour l’autogestion du risque cardiovasculaire, la personne doit mesurer elle-même sa pression artérielle (automesure) et juger de ses résultats (autosurveillance). Enfin, on peut l’inviter à modifier quelque peu son traitement en suivant les instructions d’un plan d’action (auto-adaptation du traitement), selon l’exemple de ce qui est pratiqué pour l’autogestion du diabète ou de l’asthme.

Plus récemment, l’OMS a décrété qu’il fallait faire 10 000 pas par jour pour être en bonne santé ce qui a permis à diverses entreprises de nous vendre des appareils et des applications pour mesurer nos efforts.

Et comme il est scientifiquement prouvé depuis 1998 que l’utilisation de podomètres aide les gens à marcher plus que ceux qui n’en ont pas, les médecins n’ont plus qu’à donner leur aval pour que l’on se connecte un peu plus et que l’on se « gère ».

Plus impressionnant ou plus inquiétant, dans le documentaire de la BBC évoqué plus haut, le médecin de l’équipe de rugby d’Angleterre est capable de prévoir la maladie d’un joueur avant qu’elle ne se déclare grâce à tous les capteurs lui permettant de suivre les indicateurs de santé.

Pendant ce temps, au MIT, le professeur Alex (Sandy) Pentland fait des recherches sur les big data en lien avec la dépression et les épidémies.

Par le biais des téléphones portables, il traque aussi bien les activités physiques que les activités sociales (appeler des gens, socialiser sur les réseaux sociaux, si vous étiez dans des lieux avec d’autres personnes, etc.).

Il peut même dire si vous concentré sur votre travail ou très distrait (en comptabilisant les nombre de fois où vous êtes allé sur un site internet ou avez consulté vos emails).

Selon ses recherches, notre façon d’utiliser notre téléphone donne des indications sur votre santé mentale. Dans 80% des cas, il peut ainsi savoir si vous avez attrapé un rhume avant même que vous en soyez conscient.

Suite à ses recherches, une société a créé l’application Ginger.io qui permet de détecter les changements dans votre comportement et vos différents indicateurs de santé pour alerter vos proches ou votre médecin en cas de modifications significatives.

Actuellement, seuls des hôpitaux ou des sociétés liées à la santé peuvent activer et accéder aux données des potentiels patients. Comme on peut le voir, cette application est une sorte de rêve de médecin qui peut prévenir la maladie (OK, certaines maladies) avant qu’elle ne se déclare.

Le jackpot de la santé connectée

Toutes ces applications et accessoires nous sont vendues dans le but de nous aider à mieux gérer notre santé désormais connectée. Et bien sûr à générer beaucoup de bénéfice puisque le problème concerne tout le monde et que cela requiert une surveillance quotidienne.

En fait, ses apps et accessoires sont l’équivalent des médicaments pour les maladies chroniques dans le domaine des nouvelles technologies : un jackpot avec des consommateurs à vie.

Selon les projections d’un rapport de mars 2014, le marché des applications mobiles liées à la santé connectée va générer 26 milliards de dollars de bénéfices en 2017.

Un autre rapport montre que les taux de croissance et d’utilisation de ces apps sont bien plus rapides que pour les autres types de logiciels.

Ce n’est donc pas étonnant que de nombreuses sociétés proposent toute une panoplie d’objets « intelligents » pour nous aider. Cela va de la montre qui fait aussi podomètre et indicateur de rythme cardiaque à la balance à impédance qui vous révèle le pourcentage de gras dans votre corps, l’appareil qui vérifie la qualité de l’air dans votre appartement.

Et lorsque les studios développant les apps ne commercialisent pas eux-mêmes des appareils connectés, ils développent des partenariats avec des entreprises qui en font.

C’est le cas d’Endomondo, application qui fonctionne désormais avec la montre-podomètre-etc. de Garmin, marque de sport bien connus des amateurs de montagne. Bref, le marché est énorme et les concurrents nombreux.

Ce n’est pas un hasard si l’application Santé d’Apple est faite pour se synchroniser avec les données déjà recueillies par des applications développées par des entreprises tierces. (Bon, OK, actuellement ça ne fonctionne pas du tout et ils sont censés faire un patch pour une prochaine mise à jour de l’iOS).

Parmi les sociétés de la santé connectée, on trouve bien sûr beaucoup d’entreprises californiennes comme FitBit, société spécialisée dans les appareils de suivi type podomètre depuis 2007.

Certaines sociétés se sont réorientées avec succès dans le domaine de l’e-santé comme Jawbone. L’entreprise créée en 2006 commercialisait initialement des écouteurs et autres systèmes de diffusion de musique avant de racheter BodyMediaFIT en 2013 et de sortir le UP, bracelet connecté.

Il est intéressant de voir qu’elles concurrence largement Nike qui pourtant avait pris de l’avance avec son app Nike +en 2006.

Mais il y a aussi le français Withings fondé par deux ex de Thomson qui semblent surtout vouloir nous faire acheter des appareils très chers pour équiper toute la maison.

Parmi les Européens du secteur de la santé connectée, on peut aussi citer Endomondo créé par des Scandinaves qui ont eu l’idée de développer l’apps d’abord sur Android au lieu de l’iOS.

Ce réseau social dédié aux sportifs et aux coureurs a été lancé en septembre 2008 et regrouperait 12 millions d’utilisateurs répartis sur 200 pays différents. (Évidemment, il faut sans doute aussi compter les gens qui se sont inscrits et n’utilisent jamais l’app.)

Et tout ce petit monde doit désormais faire face à l’arrivée des géants que sont Apple (avec l’app Santé et sa montre) et Google (avec Google Fit).

Dans tous les cas, les appareils nous sont vendus comme « intelligents » et les services marketing font de leur mieux pour des partenariats avec des personnalités ou des marques liées à la mode.

La santé connectée est avant tout une technique de marketing. Ainsi le capteur de FitBit est caché dans un bracelet « chic » de la marque Tory Burch.

Et bien sûr, comme dans tout nouveau business, il y a des évangélistes pour prêcher la bonne parole et convertir de nouveaux investisseurs. Parmi les promoteurs du self-tracking on compte notamment Gary Wolf, journaliste pour le magazine Wired et co-foundateur du site « Quantified Self » en 2007.

Non seulement il diffuse ses idées par le biais des médias où il collabore, mais en plus il participe à de nombreux colloques pour promouvoir cette tendance.

Dérives potentielles ?

Dans quelques années, de même qu’il y a Google Analytics pour surveiller la fréquentation des sites web, nous consulterons sans doute le Personal Analytics pour surveiller notre santé connectée.

Le seul problème vrai gros problème lié à toutes ces données sur la santé est qu’elles sont entre les mains de sociétés privées dont le but ultime est de générer des bénéfices et payer les actionnaires.

Si les médecins ont bien un serment d’Hippocrate et une charte de déontologie qui sont censés nous protéger, les sociétés n’ont que des conditions d’utilisation que peu de monde lit avant de cocher la case « accepter ».

Apple tente de résoudre le problème en bannissant les développeurs qui revendent les informations sur les utilisateurs ou qui les stockent sur iCloud. Mais est-ce que cela est suffisant ?

Dans un article de 2006, T. Scott Saponas, Jonathan Lester, Carl Hartung et Tadayoshi Kohno expliquaient comment ils ont pu facilement détourner le capteur Nike+ pour suivre une personne et se renseigner sur ces habitudes.

Ils décrivent plusieurs scénarios possibles de harcèlement contre la personne ayant le capteur. (Pour les fainéants qui ne veulent pas lire les 12 pages de l’article en anglais, ils ont également réalisé une vidéo disponible ici http://www.cs.washington.edu/research/systems/privacy.html )

Outre ces problèmes liés à la technologie et la gestion des données personnelles, il y a aussi un problème de communication de la part des scientifiques à propos des facteurs de risques.

En effet, les paramètres de santé changent régulièrement en fonction des nouvelles découvertes et certains sont toujours employés bien qu’ils ne soient pas fiables.

Un exemple ? Prenons l’IMC. Cette donnée a été initialement créée par une compagnie d’assurance américaine afin de faire payer plus cher les clients qui peuvent développer des maladies chroniques ou mortelles.

Elle est rapidement devenue populaire à cause de la simplicité du calcul. Il suffit de diviser le poids par la taille au carré. Si le chiffre obtenu est au-dessus de 25, vous avez de l’embonpoint et au-dessus de 30 vous êtes obèse.

Le problème est que l’IMC ne s’applique ni aux enfants, ni aux adolescents, ni aux sportifs et selon votre ethnie, la fourchette à prendre en compte n’est pas la même. Or la plupart des apps ne rentre pas dans ce genre de détail quand elles affichent votre IMC.

Autre exemple, certaines app peuvent vous demander votre tour de taille et tire un signal d’alarme lorsqu’il est supérieur à 88 cm pour une femme. Selon des recherches récentes, c’est en effet un indicateur pour les risques de diabète de type 2.

Or, ce chiffre ne s’applique en réalité qu’à une partie de la population mondiale. Différentes sites canadiens rappellent les différences ethniques.

Si vous êtes d’origine asiatique, asiatique du sud ou hispanique, vous courez le risque de développer un diabète de type 2 si votre tour de taille dépasse 80 cm et plus pour les femmes.

Là encore, les app ne rentrent pas dans les détails pour vraiment vous « mesurer » et vous dire si vous êtes en bonne santé. En l’occurrence vous pouvez même penser l’être alors qu’en réalité vous risquez de développer un diabète.

Bref, comme vous pouvez le constater, je ne peux pas partager l’enthousiasme du docteur Kevin Fong à la fin du documentaire de la BBC sur la nouvelle ère de la santé connectée.

Mais il est clair que le Self-tracking va entrer dans les mœurs et qu’il faut être vigilant quant à toutes les dérives possibles tout en se félicitant des progrès de la médecine à portée de smart phone.

(Sans rapport : je ne comprends pas pourquoi les producteurs de télévision français ne parviennent pas à faire des émissions de vulgarisation scientifiques aussi grand public et sympathiques que la BBC. Pourquoi est-on resté dans le cliché du Professeur Tournesol/Géotrouvetout rigolo avec ses petites expériences ?

Je n’ai rien contre Matt Lesggy , le duo/trio de C’est pas sorcier ou ceux de On n’est pas que des Cobayes. Mais il est sans doute possible de parler de science sans ce côté « regardez-moi les enfants je suis sympa et mes expériences rigolotes »)

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