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Dragon Ball, du Roi des Singes au super guerrier

La bande dessinée d’Akira Toriyama, Dragon Ball[1], est un best-seller en Asie, aux États-Unis comme en France. D’une parodie de la légende du Roi des Singes, l’intrigue de cette œuvre fleuve se change en une réinterprétation des supers-héros américains dans un univers foisonnant qui mélangent les mythes orientaux et les références à des personnages de fiction occidentaux.

Sa réception est on ne peut plus hétérogène, puisque le lectorat non-asiatique est loin d’être capable de comprendre toute la dimension parodique des débuts, tout comme le public oriental n’est peut-être pas toujours en mesure d’apprécier les références à l’Occident.

En outre, il me semble qu’il est nécessaire de distinguer la réception de ce manga[2] par les lecteurs et par les médias qui ont largement « diabolisé » cette œuvre. La plupart des critiques négatives concernent la partie la plus « occidentalisée » du manga.

Ainsi, l’œuvre de Toriyama est non seulement intéressante par sa capacité à réinterpréter la mythologie asiatique et la culture de masse américaine, mais aussi par les problèmes de réception qu’elle occasionne.

Il me paraît nécessaire, dans un premier temps, de mettre en lumière les diverses allusions parodiques au folklore asiatique, avant de montrer en quoi l’apport de la mythologie des super-héros américains modifie la trame narrative initiale.

Publiée dans l’hebdomadaire Shônen Jump entre novembre 1984 et mai 1995, la bande dessinée d’Akira Toriyama a été adaptée sous forme de dessins animés et de jeux vidéo. Vendu à plus de 6,5 millions d’exemplaires par semaine et lu par trois fois plus de personnes, le magazine de prépublication où paraissait Dragon Ball lui donne une incroyable audience au Japon.

Ce manga est initialement une parodie de la célèbre légende du Roi des singes. Il mélange arts martiaux, humour et références à des personnages imaginaires tirés de mythes asiatiques ou de la culture populaire occidentale.

Devant le succès de l’adaptation en dessin animé à partir de 1986 (153 épisodes), les éditeurs pressent Toriyama de faire une suite aux 17 premiers volumes qui décrivent les pérégrinations de Son Gokû et qui s’achèvent par son mariage.

Cette seconde partie de la série met plus l’accent sur les combats qui deviennent vite interminables et sur la surenchère de la puissance. L’adaptation de cette suite en anime[3] débute aussitôt après la fin de Dragon Bal[4]l en 1989 (291 épisodes).

Après le dénouement du manga en 1995, la série télévisée se poursuit avec des aventures inédites[5]. De nombreux films et jeux vidéo alimentent la saga de développements nouveaux. L’ensemble des produits liés à l’univers de Dragon Ball remporte un vif succès au Japon comme sur les marchés extérieurs[6].

À titre d’exemple, Glénat, éditeur français de ce manga, reconnaît que chaque volume est vendu entre 150 000 et 200 000 exemplaires et que c’est la série qui a le plus de succès (plus de 14 millions d’exemplaires en 2003[7]).

Des problèmes de réception

Dragon Ball, comme bien d’autres manga, est avant tout destiné à un public japonais en mesure de saisir les détournements parodiques et les jeux de mots divers qui agrémentent les aventures de Gokû.

Le succès de la série et son faible coût ont poussé les diffuseurs étrangers à acheter le dessin animé afin de le diffuser en Europe et aux États-Unis. L’œuvre de Toriyama est avant tout destinée à un public nippon et son succès international surprend d’autant plus les Japonais que rien ne laissait prévoir un tel engouement à l’étranger.

Si l’on s’en tient aux problèmes de réception de l’œuvre en France, on peut déjà remarquer plusieurs cas liés au peu de considération des diffuseurs pour les dessins animés, a fortiori lorsqu’ils sont japonais.

L’œuvre de Toriyama a d’abord été connue sous sa forme animée avant d’être disponible en BD. TF1 a en premier lieu diffusé Dr Slump dans l’émission hebdomadaire Club Dorothée puis la chaîne a commencé la diffusion des épisodes de Dragon Ball en mars 1988 et en décembre 1990 est arrivé sur les écrans Dragon Ball Z.

À cette époque de multiples organisations s’élèvent contre la prolifération de la violence dans les dessins animés et les « japoniaiseries » sont désignées comme des nuisances dans le paysage audiovisuel français. Cette levée de boucliers aboutit à la quasi-disparition des dessins animés japonais sur les chaînes hertziennes[8].

Entre-temps, les fans de manga se sont organisés en association et de multiples fanzines sont créés. L’œuvre de Toriyama participe alors à la construction de l’identité communautaire des amateurs de manga et le graphisme anguleux de Dragon Ball Z devient une référence iconique pour le grand public.

S’il a fallu attendre l’Oscar du Voyage de Chihiro de Miyazaki pour que le dessin animé japonais et le manga soient reconnus comme des œuvres à part entières, on peut dire que Dragon Ball a largement contribué à créer un marché spécialisé au sein de la BD française et du secteur de la VHS.

En effet, Dragon Ball est chronologiquement le deuxième manga traduit par Glénat (après Akira de Katsuhiro Ôtomo) et la BD la plus vendue par l’éditeur. La sortie en cassette vidéo de la série télévisée, puis le lancement en salle des films a contribué à donner une forte impulsion au marché[9].

La série cristallise les critiques et les louanges des défenseurs et des détracteurs du manga. Même au sein des fans de manga, les amateurs peu éclairés decette série sont ridiculisés sous le terme de « gagabaliens » par les connaisseurs qui jugent que l’engouement irréfléchi porte préjudice à l’image de la BD japonaise et que son succès fait de l’ombre à des œuvres qui mériteraient d’être plus médiatisées.

Critiqué ou adulé, Dragon Ball fait partie intégrante de l’histoire du manga en France et permet de voir à quel point les médias n’ont pas cherché à comprendre l’œuvre de Toriyama avant de la fustiger.

Il faut dire que les multiples coupes procédées par TF1 sur la série télévisée pour augmenter le temps imparti à la publicité et pour enlever les images que la chaîne jugeait trop violentes n’ont pas participé à la cohérence scénaristique de Dragon Ball Z, partie la plus commerciale et la plus inspirée des combats interminables des supers-héros.

Aujourd’hui encore, ce manga est peu reconnu pour l’humour fantaisiste et l’inventivité créatrice de son auteur. Il est dommage de voir que le creuset culturel opéré par Toriyama n’est pas reconnu à sa juste valeur.

L’engouement pour l’œuvre de Toriyama s’explique par un savant mélange entre humour, récit d’aventure et combats en tout genre. Les références parodiques à des légendes ou des héros populaires de la culture de masse renforcent la connivence avec le lectorat et participent du plaisir de la découverte du monde créé par l’auteur.

Dans les débuts de cette BD fleuve, l’aspect comique est très présent. L’onomastique des personnages de Dragon Ball suit ainsi une logique humoristique. Les premiers adversaires de Son Gokû portent le nom d’un plat chinois : Yamcha (mets chinois), Oolon (thé noir), Chaozu (raviolis), Ten Shin Han (riz cantonais).

Le prénom du fils de Gokû, Son Gohan, veut d’ailleurs dire un bol de riz. Les noms de la famille de Bulma correspondent à des termes anglais désignant des vêtements. Le katakana, syllabaire japonais permettant la transcription des vocables étrangers, ne comportant pas toujours les mêmes syllabes qu’en anglais, les mots sont plus ou moins déformés et, lors de leur traduction en français, ils sont souvent devenus méconnaissables, les traducteurs n’ayant pas saisi les jeux de mots.

Ainsi Bulma correspond à l’anglais bloomer, Docteur Brief désigne un sous-vêtement masculin. Quant aux enfants Trunks et Bra, ils veulent dire caleçon et soutien-gorge. De même, tous les noms de Saiyajin correspondent à un mot anglais désignant un légume.

En effet, Saiya est l’anagramme du japonais yasai qui signifie « légume ». Les saiyajin (habitants de Saiya) sont donc les hommes légumes ! Végéta vient de vegetableen anglais, Carrot (carotte), Raditz (radish en anglais), Garlic (ail).

Les personnages de l’Armée du Ruban Rouge sont tous désignés par une couleur. Les hommes de main de Piccolo font référence à des instruments de musique. Les noms des derniers ennemis de Son Gokû forment la formule magique de la bonne fée dans Cendrillon, film d’animation des studios Disney : Babidi, Bibidi et Buu.

On pourrait multiplier les exemples de jeux de mots liés à l’onomastique. Ce comique verbal a été complètement élagué par la traduction française. Ce n’est pas la seule distorsion que produit la diffusion de ce manga en Occident.

La référence majeure à la légende du Roi des Singes est elle aussi supprimée, puisque le lectorat n’est pas en mesure de comprendre les allusions parodiques.

Dragon Ball comme parodie du Roi des singes

Le nom du héros de Dragon Ball, Son Gokû, est la prononciation japonaise du nom du roi des singes, Sun Wukong (孫悟空) en chinois, dont la légende est célèbre à travers toute l’Asie.

Ce mythe est née du voyage réel d’un moine au début du viie siècle, Xuan Zang[10] (玄奘). Il ramena en Chine quantité de livres sacrés qu’il traduisit durant le restant de ses jours. Les récits concernant ce pèlerinage se sont accumulés au fil des ans et ont été rassemblés au XVIe siècle en une longue épopée rédigée par le moine Wu Chen’Eng : Xi Youji[11] (西遊記) ou Le Pèlerinage en Occident[12]ou Saiyuki (en japonais).

Ce récit fait partie des grands romans de la littérature classique chinoise, avec Les Trois Royaumes, Le Rêve dans le pavillon rouge et Au bord de l’eau. La tradition populaire délaisse en général le caractère sacré du voyage pour en faire l’odyssée périlleuse et burlesque de génies de la nature : Sun Wukong le roi des singes, Zhu Bajie[13] (豬八戒 ou 豬悟能) le général porcin et Sha Wujing[14] (沙僧 ou 沙悟淨) le bonze des sables.

Ces trois personnages et un roi-dragon transformé en cheval protègent le moine Xuan Zang durant son périple de la Chine en Inde. Nombreux sont les êtres qui cherchent à dévorer le prêtre pour se rendre immortels et, au cours du voyage, les héros affrontent divers monstres comme le démon lion à poils verts, les femmes araignées.

Ils boivent l’eau qui rend enceinte, participent à des tournois de magie ou de poésie. La trame des différents épisodes est assez similaire : la naïveté du moine et la débauche du général porcin les entraînent dans des péripéties toujours plus périlleuses dont seules la ruse et la force de Sun Wukong peuvent les sauver.

Le cycle des aventures du roi des singes alimente nombre de croyances populaires en Asie. Son influence est comparable à celle de l’Iliade et de l’Odyssée pour l’Occident. Aujourd’hui encore, le Xi Youji est l’objet d’adaptations dans le domaine de la bande dessinée, du dessin animé ou des médias de masse[15].

Dans Dr Slump[16], premier manga à succès de Toriyama, on trouvait déjà le mélange entre humour, mythologie et personnages de la culture populaire si caractéristique de Dragon Ball. Dans une de ses histoires courtes, il avait esquissé une parodie des légendes chinoises qu’il pousse plus avant dans Dragon Ball.

Pour le lecteur japonais, la réécriture du mythe est évidente car le nom du héros est précisément celui Roi des singes[17]. Le bâton magique et le nuage sur lequel se déplace Son Gokû sont des attributs traditionnels du personnage légendaire.

Dans les premières planches du manga, le graphisme des paysages et des récitatifs évoque la Chine où est née la légende. On y découvre le héros près d’une cascade en compagnie de singes, allusion directe au fait que Sun Wukong et ses sujets simiens habitent une vallée merveilleuse cachée derrière une chute d’eau.

Au lieu de rechercher des textes sacrés, les personnages de BD sont à la poursuite de sept boules de cristal magique. Lorsqu’elles sont réunies, Shenron le roi des Dragons apparaît pour exaucer un vœu. Ces boules de cristal évoquent le chintâmani(joyau de richesse spirituelle et d’omniscience) que gardent traditionnellement les dragons chinois.

Son Gokû ne protège plus un moine bouddhiste mais une adolescente de seize ans, Bulma. Il n’est plus aidé dans sa tâche par Sha Wujing mais par Yamcha, un brigand de grand chemin opérant dans le désert.

De même que le personnage du roman s’opposait initialement à la quête de Xuan Zang, celui du manga veut tout d’abord voler les boules de cristal de Bulma avant de l’aider à en trouver d’autres. Gokû n’est plus accompagné du valeureux général porcin Zhu Bajie qui possède trente-six métamorphoses différentes, mais d’un petit cochon peureux ayant le pouvoir de se transformer à volonté pendant seulement cinq minutes.

Dans le Xi Youji, la conversion de Zhu Bajie et son intégration à la quête font l’objet de deux chapitres (XVIII et XIX). Sun Wukong et le moine Xuan Zang arrivent dans un village d’apparence prospère et aident un père à retrouver sa fille mariée de force à un démon qui n’est autre qu’un général du Ciel déchu et réincarné en porc.

Après de multiples combats, le Roi des singes parvient à rendre la fille à son père et le moine convertit le cochon démoniaque en lui attribuant un nouveau nom Zhu Bajie (« Huit abstinences »).

Dans Dragon Ball, Gokû et Bulma aident des villageois à combattre Oolon, démon qui enlève régulièrement des jeunes filles pour les épouser. Au lieu de se battre, cet être maléfique se transforme pour effrayer les héros puis pour prendre la fuite lorsqu’il sent qu’il n’est pas de taille à affronter Gokû.

Loin de vouloir garder les différentes femmes qu’il a déjà enlevées, il souhaite les rendre à leurs parents car elles sont trop dépensières et acariâtres. Pour contraindre Oolon à lui obéir, Bulma ne lui donne pas un serre-tête magique qui lui comprime le front comme dans la légende, mais un bonbon particulier qui l’oblige à aller aux selles à chaque fois qu’elle le désire. Tous les éléments épiques et sacrés sont ainsi tournés en ridicule dans la bande dessinée.

Un autre épisode de Dragon Ball pastiche une aventure célèbre du Xi Youji, opposant les héros à un démon buffle. Dans les chapitres LIX à LXI, le voyage vers l’Occident est entravé par le Mont des Flammes de Feu, lieu surnaturel où brûle un brasier qui ne peut être étouffé que par un objet magique : l’Éventail en feuille de bananier.

Lorsqu’on l’agite une fois, il éteint le feu. À la deuxième reprise il produit un vent violent et, à la troisième, il provoque une pluie torrentielle. Sun Wukong doit user de trois stratagèmes différents et de multiples combats avant de pouvoir récupérer cet objet magique. Il affronte successivement Lo Zha, l’Immortelle Éventail de Fer, et son mari Niu Mo Wang, le démon-roi des Buffles.

La lutte est si intense que les généraux du Ciel sont obligés de venir à l’aide du Roi des Singes pour forcer Niu Mo Wang à lui donner l’Éventail. Dans le manga, Son Gokû et ses amis sont entravés dans leur quête des boules de cristal par le Mont Fry pan où se trouve la demeure du démon buffle Gyûmaô, prononciation japonaise de Niu Mo Wang.

Contrairement à ce qui se passe dans le roman, Gokû et Gyûmaô deviennent immédiatement amis car le démon a bien connu le grand-père du garçon. Au lieu d’avoir une femme, Gyûmaô a une fille (Chichi).

Enfin il ne possède pas l’Éventail en feuille de bananier qui permettrait d’éteindre le feu. Cet objet magique appartient à Kame Sennin (également appelé Tortue Géniale), un grand maître d’arts martiaux que Gokû va solliciter.

Or le précieux Éventail, qui est l’objet de toutes les convoitises dans le Xi Youji, a été jeté par inadvertance par Kame Sennin qui s’en servait comme dessous-de-plat. Aussi le feu du Mont Fry pan est-il éteint par une attaque du vieux maître qui détruit toute la montagne par la même occasion.

L’intrigue initiale de Dragon Ball parodie ainsi le célèbre Xi Youji. Mais ce n’est pas la seule référence à la mythologie asiatique. D’autres éléments plus ponctuels rappellent les légendes japonaises comme le sort réservé au gang des lapins (vol. 2).

Dans cet épisode, Gokû débarrasse une ville d’un groupe de malfaiteurs déguisés en lapins en les envoyant sur la lune où ils sont condamnés à moudre du riz pour confectionner des gâteaux.

C’est une allusion à une légende faisant de l’astre lunaire la résidence d’un lapin pilant des herbes médicinales pour fabriquer des pilules d’immortalité. Tous ces éléments puisant dans le folklore asiatique créent une complicité avec le lecteur et accentuent le caractère comique du manga qui repose, par ailleurs, sur un humour un peu déstabilisant pour les Occidentaux, car il mêle scatologie, sous-entendus sexuels et jeux de mots plus ou moins idiots.

Cet équilibre entre récit d’aventure, humour et évocation mythologique explique en grande partie le succès de Dragon Ball au Japon.

Même si les jeux de mots et les allusions à des personnages folkloriques ne sont pas perceptibles par les lecteurs occidentaux, l’extrême inventivité de Toriyama tant au niveau du graphisme qu’au niveau des intrigues crée un dépaysement total qui contribue à l’engouement du public étranger pour le monde fantaisiste de la première partie du manga.

Dragon Ball Z et les super guerriers

Dans la suite de Dragon Ball, Toriyama s’adapte à l’évolution de son lectorat et à la pression des éditeurs. Le public initial du manga a mûri et se compose de plus en plus d’adolescents et de jeunes adultes.

La parodie du Roi des Singes devient à son tour une épopée. Dans cette suite, le mangaka[18] emprunte de nombreux éléments aux super-héros américains tout en les adaptant au public japonais.

L’humour très présent dans la première partie de la série laisse place à une suite de combats très dramatisés. Une succession de batailles oppose des combattants toujours plus puissants à Gokû dont le pouvoir s’accroît sans cesse. Le graphisme tout en rondeur des débuts devient de plus en plus anguleux comme pour souligner le changement de ton.

C’est à partir du volume 17 que Toriyama donne une orientation plus sérieuse à son œuvre. On y apprend les véritables origines de Son Gokû et l’intrigue quitte le petit domaine terrestre pour s’étendre à diverses planètes et au royaume des morts.

Gokû découvre ainsi qu’il est un extraterrestre envoyé sur Terre par son père pour asservir les humains. Mais lors de l’atterrissage, il a eu une commotion cérébrale qui lui a tout fait oublier et qui l’a rendu à moitié idiot. Il a alors été recueilli par un vieil homme maître en art martial qui l’a élevé dans les montagnes.

Tout cela justifie a posteriori le caractère humoristique de la première partie du manga. Les combats qui rythmaient Dragon Ball deviennent bien plus longs et occupent presque toutes les pages de la BD au détriment du récit d’aventure et de l’humour.

Le volume 20 est, par exemple, entièrement consacré à la lutte entre Gokû et Végéta. En motivant tous les traits de caractère de Gokû, Toriyama donne une cohérence à ce qui n’était qu’un univers de fantaisie où l’humour était le maître mot.

Au début de Dragon Ball, La queue de singe du petit Gokû servait de rappel iconique de l’origine simienne du personnage. Dans Dragon Ball Z, cet appendice caudal devient le signe de son ascendance extraterrestre.

La transformation de Gokû en gorille géant lors de la pleine lune était à la fois un rappel de la force surhumaine du singe Sun Wukong et une référence humoristique à King Kong. Dans Dragon Ball Z, cette métamorphose serait caractéristique de la race d’extraterrestres lorsqu’ils se mettent en colère.

Ce tour plus sérieux s’accompagne de multiples emprunts au mythe de Superman que le mangaka détourne. Le héros créé par Siegel et Schuster était envoyé sur Terre par ses parents afin de le sauver de la destruction de la planète Krypton.

Celui de Toriyama est délégué dans notre monde pour asservir les humains[19]. Tous deux possèdent une double identité, terrestre et extraterrestre, se marquant dans l’onomastique : Ka-L est le nom kryptonien de Clark Kent alias Superman ; Carrot est le prénom saiyen de Son Gokû. Superman et Gokû font partie des derniers survivants de leur espèce, décimée lors de l’explosion de leur monde.

Dans Dragon Ball, c’est l’extraterrestre Freezer qui tue les saiyajin (habitants de Saiyen) et qui détruit leur planète. Superman et Son Gokû sont élevés par des humains qui leur inculquent un certain sens de la morale et de l’honneur.

On peut remarquer que les deux héros évitent de tuer leurs ennemis. Gokû laisse la vie sauve à Piccolo (vol. 17) et à Végéta (vol. 20) qui deviendront ensuite ses amis. L’opposition entre Superman et Clark Kent est reprise dans une certaine mesure dans le personnage de Toriyama. Son Gokû paraît stupide, mais lorsqu’il combat, il est d’une efficacité redoutable.

De même, le journaliste du Daily Planet semble timide et souffreteux, alors que Superman incarne une sorte d’homme parfait. C’est le côté maladroit qui permet au lecteur de s’identifier au héros et de le rendre sympathique.

La surenchère de puissance faisant du super-héros un être de plus en plus invulnérable frappe aussi bien les scénaristes de Superman que Toriyama. Les pouvoirs du surhomme américain s’accroissent au point qu’il équivaut presque à un dieu. Il est capable de voler, se déplacer à la vitesse de la lumière, changer la trajectoire des planètes, voyager dans le temps[20].

Il en est de même pour Gokû qui de meilleur combattant d’arts martiaux devient un super saiyajin. Dans Dragon Ball, il avait besoin d’un nuage magique (souvenir du Xi Youji) pour se déplacer dans les airs, mais très rapidement il parvient à voler avant d’apprendre à se télétransporter instantanément (vol. 28).

Superman revêt une combinaison bleue et rouge lorsqu’il exhibe ses pouvoirs ; Gokû se change en gorille géant dans Dragon Ball, puis en guerrier blond à yeux bleus dans Dragon Ball Z. À la fin de la première partie de la série, Son Gokû est le combattant le plus fort de la Terre en battant Piccolo. Dans Dragon Ball Z, Gokû en super Saiyajin, devient l’être le plus puissant de l’univers en tuant Freezer.

Par la suite, il atteint un niveau de puissance encore plus grand lors des préparations pour un autre tournoi d’arts martiaux. À la fin de Dragon Ball Z, Son Gokû en super Saiyajin de niveau 3, devient plus puissant que les dieux en tuant Buu.

Dans la suite animée de Dragon Ball Z, la quête de la surpuissance se poursuit et Gokû se transforme en un super Saiyajin de niveau 4. À ses transformations multiples, il faut ajouter la possibilité de fusion des guerriers entre eux afin de créer un nouveau combattant encore plus performant.

L’engrenage des superpouvoirs fait que le héros doit toujours affronter des ennemis plus redoutables[21]. Les tournois d’arts martiaux annuels proposent des adversaires toujours plus forts. Et lorsque Son Gokû finit par battre tous les guerriers vivants, le scénario lui permet de participer aux tournois d’arts martiaux des combattants morts.

Après avoir vaincu Piccolo, il affronte successivement son frère Raditz, Végéta prince de sa planète natale, Freezer responsable de la disparition de tous les saiyajin, la créature Cell venue d’un futur apocalyptique, et le monstre Buu qui faisait trembler les dieux.

Pour que les combats durent plus longtemps, les super ennemis de Gokû, qui s’apparentent aux super villains des comics,possèdent plusieurs stades de transformation qui les rendent encore plus fort.

Ainsi, Raditz et Végéta peuvent se transformer en gorille géant ; Freezer, Cell et Buu possèdent trois transformations successives correspondant à trois niveaux de puissance.

Comme on peut le constater, le scénario de Dragon Ball Z s’il est intéressant à ses débuts, lorsqu’il tentait de créer un univers cohérent à partir des délires fantaisistes de Dragon Ball, devient vite répétitif et les combats interminables.

Toriyama avait déjà emprunté divers éléments du mythe de Superman pour en faire une version parodique dans Dr Slump. Son personnage de Suppaman est particulièrement risible. Il apparaît dans plusieurs histoires courtes dès le début du manga (vol. 3 et 6).

Tous les éléments du mythe sont repris et subvertis, que ce soit l’origine extraterrestre, la double identité, la cabine de téléphone où il se change.

D’autres super-héros sont détournés dans ce manga. Tarzan devient Parzan, le roi de la jungle (première apparition dans le volume 4). Budidinman est un super-héros censé venir de la même planète que Suppaman ; il arbore un costume de mouche et se nourrit d’excréments (vol. 2).

Certains épisodes caricaturent même des figures issues des séries télévisées comme Skop, parodie de Spok, personnage de Star Trek (vol. 5). Des références iconographiques sont faites à des films aussi divers que le Dictateur de Chaplin ou les Blues Brothers de John Landis (vol. 6).

D’autre part, on peut évoquer la passion de Toriyama pour Ultraman (qui apparaît dans de multiples cases de Dr Slump et de Dragon Ball), série télévisée mettant en scène un super héros japonais luttant contre les monstres de 1966 jusqu’en 1980 avant d’être à nouveau diffusé en 1996.

L’origine de ce personnage est sans doute liée au manga de Ishinomori Shôtaro, Kamen Rider, qui fut ensuite adaptée en série télévisée. La fortune des supers héros japonais — tokusatsu[22] et sentaï — réside dans la transposition des supers héros des États-Unis dans un contexte nippon.

Durant l’après-guerre et l’occupation américaine, les dessinateurs de manga se sont inspirés des comics pour créer des surhommes typiquement japonais. Dans le volume 36, Son Gohan (fils de Son Gokû), devenu lycéen, demande à l’un des personnages de lui confectionner un costume de super héros pour qu’il ne soit pas reconnu lorsqu’il arrête les gangsters qu’il peut rencontrer lorsqu’il va étudier.

Il se fait alors appeler « Great Saïyaman », nom dans lequel le suffixe rappelle à la fois Ultraman et les tokusatsu que l’auteur parodie mais aussi Superman que les tokusatsu imitaient.

L’œuvre de Toriyama renouvelle l’approche de ces séries japonaises en amalgamant les supers héros nippons au mythe de Superman qu’il subvertit pour en faire une intrigue nouvelle. Dragon Ball mélange à la fois le folklore asiatique, les films à grand succès américains, les allusions directes aux super-héros de comics et indirectes à travers les clins d’œil aux tokusatsu et aux sentaï.

L’auteur s’approprie de multiples figures légendaires et populaires par le biais de l’humour ou de la transposition afin de générer son propre univers. Ce manga devient porteur d’une cosmogonie moderne dont plusieurs ouvrages retracent les méandres.

Il n’est pas indifférent que l’un des premiers livres d’illustration regroupant les travaux de Toriyama a pour sous-titre The World. En été 1990, ses œuvres graphiques ont été exposées dans plusieurs musées japonais dont le musée d’art moderne de Tôkyô[23].

Glénat a, en outre, traduit une toute petite partie l’encyclopédie Dragon Ball en 10 volumes que l’éditeur japonais a publiée pour célébrer la fin de la série (Dragon Ball Daizenshû[24]). Le Grand Livre de Dragon Ball[25] comporte ainsi une liste de tous les personnages, de tous les lieux, toutes les dates, techniques de combat, objets, nombre d’épisodes, produits dérivés et autres.

Une chronologie et un atlas permettent d’avoir une vision globale de l’univers créé. L’œuvre de Toriyama forme ainsi un espace syncrétique où cohabitent les mythes et les personnages de fictions célèbres d’origines occidentales et orientales. Elle s’organise en une épopée d’un nouveau genre brassant de multiples figures légendaires ou populaires.

Il est également regrettable de constater que les aspects burlesques qui resurgissent à la fin de la série — écho aux débuts hilarants et parodiques de l’intrigue — n’ont pas fait comprendre aux fans que l’auteur, lassé de son œuvre mais contraint par son éditeur de la poursuivre, en est venu à s’autoparodier.

L’un des personnages favoris de Toriyama est ainsi M. Satan, figure ridicule qui s’approprie la victoire de Son Gokû et de ses amis face aux divers super villains. Personnage comique qui vient contrarier la succession prévisible des combats, il représente le petit grain de fantaisie hérité des débuts du manga.

Parodie d’un roman-fleuve chinois, Dragon Ball a réuni dans un espace syncrétique les mythes et les héros populaires du Japon et des États-Unis. Tout en s’appropriation des éléments très hétérogènes par le biais de l’humour et de la fantaisie, l’œuvre est devenue elle-même une épopée qui parvient par un remarquable tour de force à tourner en dérision ses propres ressorts scénaristiques.

L’univers conçu par Toriyama séduit non seulement l’Asie mais aussi l’Occident qui y reconnaît certains éléments familiers. La connivence créée grâce aux allusions parodiques aux mythes permet de faire de ce manga un récit attachant même pour un lecteur non-japonais.

Après la reconnaissance financière liée aux ventes exorbitantes des bandes dessinées et des produits dérivés, il ne manque plus qu’une légitimation plus intellectuelle du génie créateur d’Akira Toriyama.

“Dragon Ball, du Roi des Singes au super guerrier” a initialement été publié dans Mythe et bandes dessinées, Études réunies par Viviane ALARY et Danielle CORRADO, PU Blaise Pascal, février 2007.

  • [1] L’édition de référence est la suivante : Akira Toriyama, Dragon Ball, Glénat, 2003.
  • [2] Le terme manga désigne la bande dessinée japonaise comme le terme comics fait référence à la bande dessinée américaine.
  • [3] Le terme anime désigne les dessins animés dans les magazines spécialisés et chez les fans.
  • [4] Le manga s’intitule Dragon Ball du premier au quarante deuxième volume, tandis que la série de dessins animés a pour titre Dragon Ball puis Dragon Ball Z pour les épisodes qui correspondent au volume 17 et suivants. Le Z est une abréviation de zeta, qui signifie « deux » en japonais.
  • [5] Cette série inédite s’intitule Dragon Ball GT.
  • [6] Lorsque la prépublication de Dragon Ball s’est achevée en 1995, les ventes du magazine ont subitement chuté. En France, le succès de la série de dessins animées a contribué à l’engouement des adolescents pour le mangabien plus que ne l’a fait Akira d’Ôtomo.
  • [7] Voir le site officiel : http ://www.glenat.com/pageshtm/03groupeglenat/livre.htm
  • [8] Voir Pierre Faviez « Évolution de la japanimation dans le PAF », in Animeland, Hors-série n° 5 : le petit monde du manga et de la japanimation, AMP, juin 2003, p. 26-34.
  • [9] Voir Olivier Fallaix, « De la vidéo au DVD : le Japon à la maison… » in Animeland, Hors-série n° 5 : le petit monde du manga et de la japanimation, AMP, juin 2003, p. 36-46.Laurent Chevrier, « Films d’animation japonais au cinéma : boires et déboires » in Animeland, Hors-série n° 5 : le petit monde du manga et de la japanimation, AMP, juin 2003, p. 18-25.
  • [10] Il peut également être orthographié Hiuan Tsang ou Tripitaka (nom sanscrit). Dans le roman qui s’inspire de son voyage, il est surnommé Sanzang (三藏).
  • [11] Le titre peut également être orthographié des manières suivantes selon les éditions : Si yeou ki, etc. Selon les éditions et les choix de transcription du chinois, les noms des personnages sont plus ou moins reconnaissables.Voir aussi Sally Hovey Wriggins, Xuan Zang: A Buddhist Pilgrim on the Silk Road, Westview Press, 1996.
  • [12] L’édition de référence est la suivante : Wou Tch’Eng Ngen, Si Yeou Ki ou le voyage en Occident, traduit du chinois par Louis Avenol, Éditions du Seuil, 1957.
  • [13] Également orthographié Pakai.
  • [14] Également nommé Shaseng ou encore Sablon.
  • [15] Si l’on restreint les exemples au Japon, on peut compter parmi les réécritures et transposition de ce roman, un film de 1960 de la Toei dôga (Saiyuki) réalisé en partie par Osamu Tezuka ; une série d’animation très populaire (Gensômaden Saiyuki, 2000) adapté d’un manga de Kazuya Minekura ; un autre manga de Katsuya Terada (Saiyukiden, 2002). De nombreuses bandes dessinées y font référence de manière allusive comme Ranma 1/2 de Rumiko Takahashi, Love Hina de Ken Akamatsu. Dans la mini série animée Midnight Eyes Gokû, Buichi Terasawa reprend de la légende le nom du héros et son arme, le bâton dont la taille peut varier à volonté.
  • [16] Akira Toriyama, Dr. Slump, Glénat, 1995.
  • [17] Prononcé Son Gokû au Japon et Sun Wukong en Chine, les idéogrammes formant le nom du héros signifie « qui a conscience de la vacuité ».
  • [18] Terme japonais pour désigner l’auteur de manga.
  • [19] On peut noter que les variantes sont nombreuses dans le mythe de Superman comme dans l’univers de Dragon Ball. Dans un des films de Dragon Ball Z, le père de Goku, pourvu d’un don de prémonition, aurait envoyé son fils sur terre pour le sauver de la destruction de la planète par Freezer. Dans Smallville, version télévisée la plus récente du mythe, Jor-el demande à son fils de régner sur les humains.
  • [20] Voir Jean-Paul Jennequin, « De plus en plus super », in Histoire du Comic book, tome 1, Vertige Graphic, 2002, p. 34-35.
  • [21] Cet engrenage explique que les ennemis de Superman comme de Batman changent progressivement de statut. Aux gangsters de tout poil succèdent les nazis et les Japonais puis les super villains tels que Lex Luthor ou le Joker. Voir Martin Winckler, Super-héros, E.P.A., Hachette, 2003.
  • [22] Le terme vient de tokubetsu satsuei c’est à dire « effets spéciaux ». C’est un terme très générique qui permet d’englober toutes les séries, en principe destinées à la jeunesse, utilisant beaucoup d’effets spéciaux. On trouve parmi ces feuilletons, pour les plus connues en France, San Ku Kaï,Bioman, Spectreman.Voir Paul Gravett, Manga, sixty years of japanese comics, London, Laurence King Publishing, 2004, p. 62-63.
  • [23] Le catalogue de l’exposition en vente dans les musées rassemble de nombreuses illustrations inédites : Akira Toriyama Exhibition, supervisé par Yusuke Nakahara, est presque introuvable.
  • [24] Akira Toriyama, Dragon Ball Daizenshu 1 : Complete illustrations, Shûeisha, 1995 ; Dragon Ball Daizenshu 2 : Story guide, 1995 ; Dragon Ball Daizenshu 3 : TV Animation part. 1, 1995 ; Dragon Ball Daizenshu 4 : World Guide, 1995 ; Dragon Ball Daizenshu 5 : TV Animation part. 2, 1995 ; Dragon Ball Daizenshu 6 : Movies and TV specials, 1995 ; Dragon Ball Daizenshu 7 : Dragon Ball Daijiten (« le dictionnaire de Dragon Ball »), 1996 ; Dragon Ball Daizenshu Appendix 1 : Cardass Perfect File Part 1, 1998 ; Dragon Ball Daizenshu Appendix  2 : Cardass Perfect File Part 2, 1998 ; Dragon Ball Daizenshu Appendix 3 : TV Animation Part 3, 1998.
  • [25] Akira Toriyama, Le Grand Livre de Dragon Ball, Hors série, Glénat, Coll. « Manga poche », 1996, p. 207 pages.

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4 réponses sur « Dragon Ball, du Roi des Singes au super guerrier »

Article super intéressant et très bien développé.

Petite erreur cependant qui pour moi fait tache vu la qualité globale de l’analyse : “en effet, Dragon Ball est chronologiquement le deuxième manga traduit en France (après Akirade Katsuhiro Ôtomo)”

Le 1er manga traduit et paru sous forme d’album relié en France c’est Le vent du Nord est comme le hennissement d’un Cheval Noir de Shotaro Ishinomori chez Kesselring en 1979 suivi de Gen d’Iroshima de Keiji Nakazawa chez Les Humanoïdes Associés en 1983. Sans oublier le magazine Le crie qui tue qui traduit et publie dès 1978 des chapitres de Golgo 13 ou Demain les oiseaux de Tezuka…

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