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Virilité, maîtrise du corps et de l’esprit dans Dragon Ball Broly

J’ai récemment eu un entretien avec des journalistes du Monde à propos du film Broly et j’ai été vraiment très surprise par les questions. Du coup, voici quelques réflexions à propos du film et de façon plus générale du mépris pour une certaine représentation de la virilité et de l’importance du corps.

Oui, je vais faire l’apologie des gros muscles et des hommes mutiques.

Virilité ?

Si on se réfère aux études des historiens sur les représentations positives de la masculinité ou en plus court « virilité », on peut voir qu’elle est liée à des valeurs martiales, qu’elle se forge et s’exprime à travers le corps et le combat.

Les multiples statues antiques manifestent cet idéal de beauté : corps athlétiques et muscles bien dessinés sont représentés en mouvement ou dans des poses magnifiant la force masculine. Ce modèle corporel correspond à des valeurs éthiques : le bon soldat est également un bon citoyen.

Plusieurs expressions antiques montrent que l’esprit et le corps sont liés : kalos kai agathos, et mens sana in corpore sano.

On retrouve cette même union dans le bushido et la plupart des pratiques corporelles en Asie : il s’agit d’atteindre la maîtrise spirituelle à travers celle du véhicule corporel. L’idée se retrouve dans une version amoindrie dans Dragon Ball.

En Occident, l’éthos viril de l’antiquité greco-romaine a été modifié par l’avènement de la cour et la création d’un idéal de l’honnête homme qui n’est pas seulement un combattant mais aussi un lettré qui sans être expert peut appréhender un large panel de connaissance.

Cet ajout ne nie pas l’importance du corps et des prouesses martiales. Mais les armes et les techniques de combat ayant évolué, les corps virils ne sont plus représentés avec des muscles saillants.

Dans les tableaux, l’épée signale cette virilité qui s’exprime toujours lors d’affrontement, que ce soit à travers la chasse, les duels, les guerres.

Cette image de la virilité n’a vraiment été remise en cause que de façon récente lors des guerres mondiales, conflits longs et couteux en vies humaines.

Paradoxalement, les progrès de la médecine et l’avènement des antibiotiques sauvent des vies mais aboutissent à la multiplication des mutilés de guerre dont l’existence même témoigne de la violence des combats.

Au lieu d’être célébrés par les civils qu’ils protègent en sacrifiant leur vie, les militaires sont désormais souvent représentés comme des victimes de conflits absurdes, les laissant handicapés ou atteints de syndrome post traumatique. 

Masculinité toxique ?

Finalement seuls quelques films des années 1980 réalisés avant la chute du mur de Berlin comme la série des RamboRocky, Conan ou le premier Die Hard (Piège de cristal) mettent encore en scène des guerriers aux corps musculeux de manière positive.

Aujourd’hui, il est même de bon ton de se moquer de ces films aux héros peu diserts, et de trouver ridicule les amateurs de body-building. Il est politiquement correct de dire que l’homme moderne s’occupe des tâches ménagères et de l’éducation des enfants, qu’il doit longuement exprimer ses sentiments et ses doutes.

De manière plus inquiétante, l’APA (American Psychological Association) semble considérer toute forme de stoïcisme comme symptomatique d’une forme de masculinité toxique

Mais ceci ne veut pas dire que l’idéal de virilité traditionnelle a disparu. Dans ce contexte moderne, il est en quelque sorte devenue une sous-culture, c’est-à-dire une culture partagée par un groupe restreint.

Ou du moins, des individus qui ne figurent pas dans les médias autorisés. Des individus qui ne sont pas visibles à travers les radars des journalistes mainstream.

Mais a-t-on encore besoin de ceux-ci quand n’importe qui peut faire un podcast et rassembler plus d’auditeurs que les émissions télévisées ?

Le succès de Jocko Willink (ancien Navy SEAL et passionné de ju-jitsu) et surtout de Joe Rogan (comédien, commentateur de MMA, pratiquant de ju-jitsu) montrent que la virilité et son incarnation dans une pratique corporelle martiale restent bien présentes.

Goku comme idéal viril ?

Évidemment, Son Goku et ses compagnons ne rentrent pas dans le moule du politiquement correct contemporain. Le héros du manga Dragon Ball vit pour s’entraîner et devenir toujours plus fort afin de protéger ceux qu’il aime.

Il est d’ailleurs mort plusieurs fois pour sauver la planète (tué par Piccolo pour arrêter son frère Raditz, tué dans l’explosion de Cell sur la planète Kaio, etc.). Mais il n’est pas pour autant un guerrier sanguinaire et haineux : il laisse Freezer vivant lors du premier combat, il espère que Boo revienne pour pouvoir le battre.

Il incarne un idéal car il est perfectionniste et cherche à se dépasser en surmontant la douleur morale et physique.

Lorsqu’il est affecté par la colère ou les émotions, il ne les verbalise pas. Il les exprime à travers son corps et notamment sa transformation en super saiyan lorsque son meilleur ami est tué sous ses yeux.

Il ne cherche pas à supprimer ses émotions ou à nier la douleur. Il les incarne. Il les laisse le submerger et le transformer. Il ne s’agit pas de masquer la douleur mais de la vivre pleinement pour comprendre qu’elle n’est que passagère, voire une étape nécessaire au changement.

Ce n’est pas parce qu’il ne passe pas une demi-heure à déblatérer sur un ton larmoyant au sujet de son enfance malheureuse, le fait d’être orphelin ou d’avoir tué son grand-père adoptif, qu’il n’est pas profondément humain et émotif… 

De la même façon, on m’a demandé en quoi Broly était un personnage intéressant puisqu’il ne fait pas grand-chose à part tout détruire, puisqu’il ne parle pas, et puisqu’il ne sait rien faire à part se battre.

Mais c’est justement pour cela que Broly est fascinant ! Il est comme une version primitive et brute de la virilité : un guerrier à la puissance dévastatrice.

Contrairement à Goku qui a été éduqué (OK, partiellement, je le reconnais) et a réussi à se faire un grand réseau d’amis, Broly est un être solitaire utilisé comme une arme de destruction massive par son propre père.

Il incarne une violence primitive et non canalisée alors que Goku reste conscient de ses actions une fois transformé en super saiyan. D’ailleurs son problème est qu’il est bien trop conscient et cherche à maîtriser son corps au lieu de se laisser guider par lui afin d’atteindre l’ultra-instinct.

Les aventures de Goku et le long combat contre Broly ne constituent pas « une baston laide et interminable » comme l’affirme le journaliste des Inrocks. Les multiples affrontements du film mettent en récit et en images un idéal de virilité traditionnel aujourd’hui méprisé, considéré comme infantile et dépassé.

Le combat ritualisé dans les codes de la série japonaise ou transformé en pratique sportive reste un élément essentiel et positif de la masculinité. Et même si le combat contre Broly peut paraître long à certains, il est d’autant plus jouissif qu’il n’y a presque plus d’affrontement épique en dehors des films de super héros.

Bref, chers journalistes, arrêtez de critiquer Dragon Ball en le résumant à une simple suite de combats entre des êtres body buildés sans intelligence ni conversation. C’est justement parce qu’il s’agit de combat et de dépassement de soi par le biais d’une maîtrise du corps que l’on apprécie Dragon Ball.

Pour les dialogues spirituels, tout le monde sait qu’il vaut mieux aller du côté de Shakespeare. Mais on n’a pas toujours envie de verbaliser les émotions…

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