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Quand la victime de viol est un homme

Lorsqu’on pense au viol, on a tendance à s’imaginer que la victime est une femme. Mais que ce passe-t-il quand la victime de viol est un autre homme ? Certes, cela n’arrive pas souvent et ce n’est pas toujours digne d’intérêt. Mais trois manga disponibles en français, parmi bien d’autres, abordent le sujet avec un angle des plus intéressants.

Qu’ont en commun Berserk de Kentaro Miura, Coq de combat de Hashimoto et Tanaka, et New York New York de Marimo Ragawa ?

Le viol du héros et ce dès les premiers volumes.

Lorsque la sexualité rime avec violence et jeu de pouvoir, la mise en scène et le personnage de la victime deviennent particulièrement intéressant.

Impossible d’aborder le thème du sexe sans parler de la violence et des crimes qui y sont liés. Sans compter que la représentation du viol est très présente dans les manga comme dans les dessins animés japonais.

Plus étonnant encore, la représentation de viol d’homme par des hommes n’est pas rare, alors que dans la BD franco-belge cela reste un thème presque tabou.

On pourra se reporter à AnimaLand 90 et 93 pour plus de précision sur les types de représentation, les justifications narratives du viol et les différences de réglementation entre la France et le Japon.

On ne s’intéressera ici qu’à trois cas particuliers de viols du héros : Berserk, Coq de combat et New York New York.

Loin de nous l’idée de prôner le viol comme scène à faire dans les manga. Nous ne cherchons pas non plus à justifier la représentation de la violence sexuelle comme élément d’attraction commerciale.

Le but est juste d’attirer l’attention sur trois récits qui incluent un viol du héros et qui donnent à cet événement une portée capitale.

Contrairement à ce qui se produit dans Strain de Buronson, où le héros bien que victime d’une tentative de viol reste imperturbable, totalement indifférent face à cette sorte de péripétie mineure qui ne vise qu’à montrer sa force virile, dans Berserk, Coq de combat et New York New York le héros est effectivement violé et les séquelles ne sont pas négligeables pour la suite de l’intrigue.

Dans le manga de Buronson, le traitement du viol d’homme est fait de manière assez superficielle. L’agression sexuelle ne sert qu’à mettre en valeur le héros.

Dans le cas des trois BD qui nous intéressent, le viol est un événement qui fait « sens » et qui donne une profondeur au personnage de la victime.

Berserk et Coq de combat appartiennent à la même catégorie de manga, écrit par des hommes pour un public masculin tandis que New York New York dessinée par une mangaka se destine à un lectorat féminin.

Les deux premiers placent leur intrigue dans un univers de violence où les agressions sexuelles sont plausibles.

Que se soit dans la prison ou dans les champs de batailles heroic fantasy, le viol d’homme n’est qu’une forme de violence parmi d’autres.

Dans le New York de Ragawa Marimo, l’agression sexuelle trouve une justification narrative différente sans lien avec le contexte de l’histoire.

Dans cette différence de représentation et de signification réside peut-être une différence de genre entre ceux qui ont été habitué à une réaction « active » et ceux que la société a habitué à subir « passivement » l’agression sexuelle.

Berserk, viol de l’enfant

Dans Berserk, après un cours récit qui présente Guts en pleine action, le lecteur est replongé dans le passé du héros.

Bébé né d’un cadavre et seul survivant au milieu de multiples dépouilles, Guts a été adopté par Sys, la compagne d’un mercenaire nommé Gambino.

Selon les autres soldats il serait porteur de la malchance. La mort de Sys, victime de la peste, vient renforcer cette conviction.

Encore enfant, Guts aide son père adoptif dans les batailles et lors de son premier combat en tant que mercenaire, il s’en sort vivant.

Il obtient des félicitations symboliques de Gambino, infimes marques d’affection qu’il attendait depuis longtemps.

Mais le soir même il est violé par un autre mercenaire. C’est sur cette image que s’achève le volume 3 et débute le volume 4.

Le viol est détaillé pour que le lecteur qui s’identifie au personnage principal soit d’autant plus révolté par ce qui lui arrive.

Cette agression physique paraît d’autant plus horrible que le soupçon de l’homosexualité fait toujours parti des peurs véhiculées par la société.

Mais ce qui encore plus traumatisant c’est que c’est le père qui a vendu son fils à ce mercenaire.

Dans ce manga, le viol du héros est la scène qui conditionne la vie du personnage et explique son absence apparente de sentiments humains.

Orphelin, vendu par son père adoptif, il ne peut se fier qu’à son épée, seule chose qui ne l’ai jamais trahi ou abandonné.

Lorsqu’il tue son agresseur, le lecteur ne peut s’empêcher de ressentir une certaine joie à voir s’accomplir la vengeance.

Mais lorsqu’il tue son père, c’est avant tout pour se protéger de celui-ci et non pour se venger.

Gambino, devenu infirme, voulait en effet tuer ce fils adoptif qui selon lui ne lui a apporté que le malheur. Il lui impute la responsabilité de la mort de Sys et son infirmité.

En tuant son père Guts n’a fait que défendre sa vie, mais aux yeux des autres mercenaires il est un parricide, un traître qui a massacré celui qui l’avait recueilli.

Le viol et ses conséquences n’ont fait que renforcer l’idée d’une malédiction frappant tous ceux que Guts approche.

À la violence de l’agression sexuelle répond la violence du meurtre et du parricide. Mais l’apaisement n’existe pas pour ce personnage frappé par le malheur.

Coq de combat, viol et prison

Dans l’univers carcéral de Coq de combat, le viol d’homme est un thème attendu.

Difficile d’imaginer la description de ce milieu sans ce revers sordide de la sexualité. Il apparaît dès le premier volume et marque de façon tout aussi considérable le héros.

Fraîchement arrivé en prison, Ryô Narushima est violé par le chef de bande d’un groupe de détenus. Le héros adolescent a tué ses parents dans un accès de folie.

Étouffé par le conformisme de ceux-ci, il avait l’impression que son esprit mourrait peu à peu.

Bon élève, promis aux meilleures universités japonaises, Ryô est un garçon maladroit, un gringalet qui est immédiatement pris pour cible de la part de ses co-détenus.

La scène de viol est particulièrement atroce et détaillée sur plusieurs planches.

A la fin de la séquence qui s’étend sur 14 pages, une phrase apparaît comme une sorte de conclusion : « L’être humain est sexuellement primaire ».

Cette sorte de baptême du feu inaugurant l’entrée dans le monde carcéral est particulièrement insupportable à lire et vise à choquer le lecteur pour lui faire prendre conscience de la bestialité des comportements dans la prison.

Dans le monde de Miura comme dans celui de Hashimoto règne la loi du plus fort et les faibles n’ont qu’à espérer mourir au plus vite.

Au chapitre suivant, l’agression sexuelle se reproduit, mais cette fois-ci Ryô ne se laisse pas faire. Il émascule celui qui l’avait violé comme si, pour redevenir un homme, il lui fallait priver l’autre de ce qui fait sa virilité.

À partir de ce moment, il n’est certes plus menacé sexuellement mais les autres détenus le persécutent continuellement. En s’initiant au karaté, Ryô apprend petit à petit à se maîtriser et il gagne en puissance.

Il endurcit son corps et son esprit grâce à l’art martial au point qu’un an plus tard il affronte son violeur et gagne malgré sa petite carrure face à l’imposant ennemi.

Comme dans Berserk, le lecteur éprouve une certaine joie à voir le violeur châtié par la victime. La vengeance sert d’exutoire à la violence sexuelle subi par le héros.

Dans les deux manga, le viol du héros inaugure un cycle de violence dans lequel est aspiré le héros.

Il témoigne de la sauvagerie du monde et vise à expliquer en partie le caractère du personnage principal. Cette violence engendre la violence en retour.

Guts tue son violeur et massacre son père qui l’a trahi. Ryô vainc son agresseur, bastonne sa bande et tue le prisonnier envoyé pour le supprimer.

La spirale ascendante vers encore plus de violence ne semble pouvoir s’achever que par la mort toujours en suspens du héros.

Ainsi, dans Coq de combat comme dans Berserk, le viol n’est pas seulement un élément qui accroche le lecteur par son caractère scandaleux.

Il participe de la création d’un univers cohérent et montre l’engrenage d’une violence sans fin. Le meurtre comme l’émasculation correspondent à une prise brutale de pouvoir.

Cette sorte de loi du talion manifeste un monde sans ordre et rapproche encore plus l’homme de la bête. Peu de termes ou de pensées décrivent les souffrances de la victime.

Le héros ne se plaint pas ou si peu. Il est trop animé par la peur de la trahison ou du recommencement de l’agression.

Il est trop pressé par l’envie de retourner la situation, de devenir l’agresseur au lieu d’être la victime.

Plus précisément, Guts est trop obnubilé par la question de sa vente comme objet sexuel par son père pour pouvoir trouver un apaisement. Mais lorsqu’il a enfin la réponse, un nouveau crime est commis.

Si Guts se forge un destin de guerrier invincible s’est tout d’abord pour pouvoir se venger de son agresseur tandis que Ryô devient un coq de combat pour se protéger d’une nouvelle agression sexuelle.

Trahi par son père, Guts est plus anéanti psychologiquement que physiquement. Il arrête de se défendre contre son violeur lorsque celui-ci lui révèle qu’il a été vendu.

Il semble que c’est également au niveau psychologique que Ryô est le plus marqué.

C’est dans le souvenir de l’agression sexuelle qu’il trouve les forces nécessaires à la victoire sur son agresseur un an plus tard. Dans les deux cas, le viol engendre la violence.

New York New York

Dans New York New York, le viol d’homme entre dans une configuration totalement différente. Il intervient dans le cadre d’un hold-up.

Des trafiquants de drogue se sont servi d’un convoi de café pour transporter leur marchandise et ils la récupèrent en tuant les employés du bar où les soi-disant sacs de café ont été livrés.

Parmi les salariés se trouve Mel, un homosexuel au passé douloureux qui vient juste de retrouver un équilibre auprès de Kain, agent de police new-yorkais.

L’un des trafiquants sans aucune raison apparente le viole près du cadavre d’un employé qui avait essayé de s’interposer contre les malfrats.

La scène fait l’objet d’une ellipse. On ne voit que le visage masqué de l’agresseur et celui de la victime à la case suivante.

Contrairement à Miura et Hashimoto qui avaient représenté la scène in extenso ou presque, Ragawa a décidé de ne pas s’étendre sur les actes mais sur les conséquences psychologiques dans la vie de la victime et de son compagnon : impossibilité à faire l’amour par peur de la transmission du VIH, désespoir et peur d’être abandonné car il a été « souillé » par le viol, difficultés à trouver les mots justes pour rassurer la victime.

Cette différence entre shôjo (NY NY) et shônen (Coq de combat et Berserk) se retrouve souvent dans la BD japonaise.

Les shôjo ont tendance à suggérer plus qu’à représenter le viol afin de mieux s’attacher à la représentation des conséquences sur la victime.

Contrairement à Guts ou Ryô, Mel ne répond pas par un surcroît de violence mais par la culpabilité et la honte. Doit-on y voir l’attitude tant de fois dictée au genre féminin dans ces cas-là ?

Rappelons que bien trop souvent la victime du viol est accusée d’avoir provoqué l’agression, comme si l’opprobre ne devait pas frapper l’agresseur mais l’agressé.

Le fait que ce manga soit destiné à un public féminin (même si les personnages mis en scène sont des hommes) semble indiquer que cette attitude est celle que l’on attend aujourd’hui encore d’une femme.

Plusieurs mois après le violeur réapparaît pour achever sa victime. Il connaît parfaitement le lieu de résidence de Mel pour une raison bien simple : il est le collègue de Kain. Flic pourri servant de taupe pour les trafiquants de drogue, il est tout comme Kain un homosexuel contraint à cacher ses préférences.

Quand il a aperçu Mel au milieu des autres employés lors de l’attaque du bar, il en a profité pour assouvir une forme de vengeance. En violant Mel, il s’acharnait contre celui qui lui a pris l’homme qu’il aimait.

Ainsi New York New York ne s’attache pas seulement à décrire les sentiments de la victime mais aussi ceux de l’agresseur, en montrant notamment de quelle façon l’intolérance envers les gays poussent les humains à des actions désespérées.

Dans le manga de Ragawa, qui a apparemment l’air d’être si différent de l’univers de Berserk, on retrouve ainsi ce sentiment ambigu, mêlé de dégoût et de miséricorde pour le violeur (celui qui a commandité le viol dans le cas de Berserk).

Qui a dit que la bande dessinée reposait sur des scénarios indigents ? Si le lecteur est soulagé de voir l’agresseur puni, il n’éprouve pas des réjouissances réelles car dans ces deux cas le violeur est également à plaindre.

Nous ne cherchons évidemment pas à justifier les viol en montrant que les agresseurs peuvent avoir des circonstances atténuantes.

Nous souhaitons juste montrer en quoi le manga peut traiter de manière complexe un problème dramatique comme le viol. Et il nous semble que dans ces trois exemples on ne peut reprocher aux auteurs d’avoir manqué de réflexion.

Finalement le point commun de ces trois manga est de montrer en filigrane une certaine vision du genre féminin qui se définirait avant tout comme victime de l’agression sexuelle.

Celui qui est faible par sa condition physique, par son âge ou par son sexe est toujours celui qui sert de proie, comme si finalement le mâle devait être celui qui domine l’autre par la violence.

Vision archaïque des rôles masculins et féminins ? Sans doute, mais c’est malgré tout celle qui est encore véhiculée dans les médias de masse, les manga n’étant qu’un exemple parmi d’autres.


Article publié initialement dans Animeland.

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