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Seinen manga : label éditorial pour cibler le public des jeunes adultes

Depuis les premières traductions de manga en français, les éditeurs de l’Hexagone se demandent comment augmenter les ventes en inventant de nouveaux concepts pour de nouveaux lecteurs. Et ils popularisent alors l’idée du seinen manga… 

Trop niais, trop simpliste le Dragon Ball ? Trop répétitif le Card Captor Sakura ? Trop blond le Naruto ? Allons donc !

Pour se démarquer de la concurrence et pour donner une certaine image de sérieux aux médias grand public, les éditeurs français et certains journalistes se positionnent comme étant à part (entendez « au-dessus du lot ») grâce au concept de « seinen manga ».

Regardant d’un air plus ou moins méprisant les lecteurs de shônen, ils s’adresseraient à un public de connaisseurs, d’esthètes et feraient fi du succès commercial des autres manga

Jiro Taniguchi (Quartier lointain, L’homme qui marche), Taiyo Matsumoto (Amer béton, Number Five) et Naoki Urasawa (Monster, 20th century boys), qui font du seinen, seraient-ils meilleurs que les mangaka faisant du shônen ou du shôjo ?

Certes, il est possible de négliger Dragon Ball qui a été vendu à plus de 230 millions d’exemplaires à travers le monde depuis 1984 ; ou One Piece qui cumule à 300 millions depuis 1997 et dont le tome 72 s’est écoulé à 2 millions d’exemplaires en dix jours ; ou encore Naruto  qui a été vendu à plus de 126 millions d’exemplaires rien qu’au Japon et dont chaque volume français est tiré à plus de 70 000 exemplaires.

Loin de l’amateurisme et de la maladresse des mangaka spécialisés dans le shônen, ceux qui font du seinen proposeraient des intrigues plus profondes, plus percutantes, mieux ficelées et si jamais il y avait du sexe ou de la violence, celle-ci serait toujours justifiée et sublimée par le dessin. Et de s’extasier ensuite sur la densité sémantique du gekiga.

Si l’on résume, le seinen serait un manga dont le personnage principal a dépassé la puberté et qui proposerait à son lectorat une intrigue complexe, reflétant la société moderne ou posant des questions d’actualité, comportant une certaine violence et un ton dit « adulte ».

Tout ceci reste assez flou et pour cause… Le seinen regroupe une pléthore de genres. Dans le domaine de la Science-fiction, citons entre autres : Gunnm Last order, Planètes, Eden, Ghost in the shell.

Dans la catégorie heroic fantasyBastard !! et Berserk sont disponibles en version française. L’habitant de l’infini est un mélange de récit de sabre et de fantastique. Gon et What’s Michael entrent dans la catégorie des manga humoristiques. 

Dragon Head et Parasite appartiendraient plutôt à celle de l’horreur et du fantastique. Tough et Coq de combat ont pour thème commun les arts martiaux. Maison Ikkoku (Juliette je t’aime) et Bleu indigo sont des comédies sentimentales.

Pour essayer de mieux comprendre d’où vient ce concept « seinen », il convient de faire un détour historique.

Un peu d’histoire

Rappelons qu’à la fin de la seconde guerre mondiale, le manga par le biais de Tezuka est devenu l’un des divertissements populaires les plus répandus. 

Son style graphique, très inspiré des Silly Symphonies de Disney et des dessins animés des frères Fleischer, est assez rapidement critiqué comme étant trop enfantin.

À la fin des années cinquante, dans les librairies de prêt payantes, des artistes commencent alors à faire des manga pour un public plus mûr. Ce style est alors nommé gekiga, littéralement « images dramatiques ».

Souvent perçu par le public comme plus violent, plus réaliste, plus d’humour noir et contenant plus d’allusions sexuelles, le gekiga a été l’objet de multiples critiques qui s’interrogeaient sur la mauvaise influence de ce genre de manga sur la jeunesse.

Parmi les artistes les plus représentatifs de ce mouvement, citons Shirato Sanpei et Takao Saitô. Le premier est l’auteur d’un manga de ninja particulièrement sanglant (Kamui no den). Le second a créé un tueur à gage mythique dont le nom de code est Golgo 13.

Devant le succès remporté par ces manga et dans la perspective d’élargir le lectorat, les éditeurs lancèrent le seinen manga dans les années soixante.

Autrement dit, ils récupèrent le mouvement gekiga pour en faire une catégorie éditoriale. En 1967, paraît le mangashi Weekly Manga Action, et l’année suivante le Monthly Big Comic. 

Les artistes travaillant pour les librairies de prêt se mettent rapidement au seinen manga ou se reconvertissent dans le shônen,cependant que ce dispositif de location de manga périclite.

En réponse à la croissance du seinen manga, les shônen prennent eux aussi une tournure plus réaliste dans le graphisme et dans les récits proposés. Parallèlement, les seinen empruntent davantage de codes propres au story manga inventé par Tezuka.

De cette hybridation réciproque, il ressort une grande perméabilité des frontières entre shônen et seinen.

Catégorie éditoriale et public réel

Donc si l’on veut savoir si le seinen correspond au meilleur du manga, la réponse est : « Absolument pas ! ». C’est un label issu d’une efficace stratégie de marketing.

Afin d’augmenter les ventes des magazines de prépublication, les éditeurs japonais créent des titres différents selon les publics visés.

En gros, les éditeurs japonais, et les Français à leur suite, divisent les lecteurs potentiels en quatre catégories : le shônen (adolescent), le shôjo (adolescente), le seinen (jeune adulte masculin) et le redisu (femme).

Mais ces catégories restent très floues. En effet, le terme seinen désigne n’importe quel bipède de sexe masculin âgé de plus de 16 ans. La fourchette est grande et comprend en partie le public visé par les shônen

Pour qu’il n’y ait pas de problème de censure et pour ne pas choquer le lecteur occasionnel, les récits destinés aux adolescents n’apparaissent pas dans les magazines destinés aux enfants ou aux adultes.

Pas de risque de mélange. Aucune chance qu’un Ken le Survivant précède les Bisounours comme ce fut le cas en France lors d’une certaine émission télévisée.

Donc si vous achetez le Shônen Jump, vous allez lire du shônen manga. Si vous achetez du Margaret, vous lisez du shôjo.

Si vous tenez entre les mains un Korokoro Comic, vous pouvez le passer à votre petit frère / neveu / fils. Enfin si vous achetez Young Jump, Young Sunday, Young Magazine, Young King ou Big Comics, vous êtes ce que les éditeurs nomment un seinen, même si vous êtes une adolescente qui vient d’entrer au lycée.

Mais ne croyez pas que lire un seinen vous rend plus adulte… Ça, c’est un autre problème.

En outre, une catégorie de public créée par un groupe d’éditeur ne correspond pas nécessairement à la réalité du lectorat. Une femme peut adorer les shônen, un homme peut aimer le shôjo, un adolescent peut préférer les seinen au reste.

Ainsi Haruhiko Mikimoto (character designer de Macross) était un grand lecteur de shôjo manga dans sa jeunesse. Personnellement je lis plus de shônen que de manga destinés aux femmes.

De même, un auteur peut faire du shônen et du shôjo. Il lui suffit d’être publié dans des magazines différents même si les histoires et le style restent strictement identiques.

Ainsi Mitsuru Adachi, Rumiko Takahashi et Clamp publient des shôjo et des shônen, parfois même en parallèle, sans que cela change profondément quoi que ce soit : ce sont avant tout des manga d’Adachi, de Takahashi et de Clamp.

Ni un genre, ni un thème, ni un style, ni un label de qualité

Les termes shônen / shôjo / seinen ne correspondent donc pas à des thèmes ou des types d’intrigues. Si vous vous demandez quels sont les genres que l’on trouve dans les shônen et les seinen, la réponse est « les mêmes ».

Dans les deux catégories éditoriales, il est possible de lire des récits plein d’action, d’aventure, de sport et de romance. La seule différence est que les shônen sont généralement focalisés sur un héros masculin pour que l’identification avec le lecteur présumé soit maximale, tandis que les shôjo présentent souvent une héroïne.

En fait dans le shônen comme dans le shôjo, le seinen et le reste, on peut trouver du policier, du fantastique, de la SF, de l’heroic fantasy, des récits historiques, de la comédie sociale. Un label éditorial n’est pas un genre.

Plus encore, si vous résumez les intrigues, elles peuvent être similaires. Dans le cas du shônen, il y a souvent comme héros un jeune, pas très intelligent, qui devient à force de travail et de persévérance, au choix : le plus grand guerrier de l’univers (Dragon Ball) / le plus grand ninja de la terre (Naruto) / le plus grand pirate de l’histoire (One Piece).

La version féminine existe également dans le shôjo : une orpheline ou une jeune fille discrète est reconnue de tous grâce à, au choix : sa gentillesse (Fruits Basket) / son courage (Ayashi no Ceres).

C’est la même chose dans nombre de seinen. Par exemple, dans Gunnm, Last Order, une cyborg vise à gagner un tournoi et devenir la meilleure combattante de l’univers (mais l’intrigue ne se résume pas qu’à cela).

Donc si vous aimez Monster et 20th century boys, vous aimez Naoki Urasawa. Vous n’aimez pas spécialement le seinen.

Plus encore, certains auteurs qui faisaient du shônen font actuellement du seinen tout simplement parce leur lectorat est devenu adulte !

Ainsi Tsukasa Hôjô a commencé Cat’s Eye en 1981. En supposant que vous aviez 16 ans quand vous l’achetiez à cette époque, vous avez actuellement la quarantaine et vous pouvez continuer de lire du Hôjô dans des magazines ayant le label seinen.

L’auteur n’a pas radicalement changé de style, vous n’avez pas radicalement changé de caractère, mais les éditeurs vous classent dans deux catégories différentes.

Beaucoup de bruit pour rien

Ainsi le seinen n’est qu’un label éditorial et rien de plus. Ce n’est en rien un gage de qualité de scénario ou de graphisme. Il y a de mauvais seinen comme il y a de mauvais shônen.

Mais les choses se compliquent lorsque le terme seinen arrive en France. Il est employé par les éditeurs et les fans de manière pas toujours très claire. Si l’on prend l’exemple de Glénat, on se rend compte que le catalogue de l’éditeur présente 6 collections différentes dont : Anime comic, Bunko, Kaméha, Seinen, Shôjo et Shônen.

Le premier terme désigne en fait les versions refaites en bande dessinée de film du studio Ghibli (mis à part Nausicaä, manga de Miyazaki). Le second correspond en japonais à un format de livre et le troisième correspond au titre du magazine de prépublication éteint de Glénat.

Jusque-là l’éditeur grenoblois adopte une catégorisation qui lui est propre. Les trois derniers termes correspondent aux trois labels éditoriaux japonais.

Dans les Seinen, on trouve Berserk, Blame, Say Hello to Black Jack, Parasite, Transparent, etc. Ces séries ont pour point commun d’être soient très violentes soient d’avoir un scénario d’aspect un peu inhabituel au premier abord.

Dans cette collection, on trouve aussi Bastard !!. Or, il avait été publié dans le Shônen Jump[1].

Donc c’est un shônen, même si l’on estime que l’intrigue conviendrait mieux à un lectorat de plus de 18 ans. Comme on peut le constater, l’emploi des labels français ne simplifie pas tout à fait cette histoire de seinen.

Chez Kana, on retrouve le même problème de label. En dehors des collections Shonen, Shojo et Animé kana, il y a Dark Kana, Big Kana puis Made in. Doit-on comprendre que ces trois termes regroupent des seinen ?

Dark Kana est censé être destiné à un public plus adulte et Big Kana rassemblerait le « polar et la SF adulte à la « franco-belge » ». Je vous laisse apprécier le qualificatif franco-belge et les sous-entendus qui y sont liés.

Parmi les titres apparaissant dans ces trois collections, on trouve Samouraï deeper Kyô, Psychometer Eiji, Monster, Real, Zipang

En tout cas, il semble que le terme seinen soit surtout employé en France pour désigner ce qui est susceptible d’intéresser un public adulte qui ne connaît pas le manga.

Bref, c’est un label conçu pour attirer les lecteurs de franco-belge, public à la fois rebuté et attiré par la bande dessinée japonaise.


Le seinen n’est que le nouveau terme à la mode qui correspond à la volonté des éditeurs d’élargir le lectorat du manga. Après avoir conquis les adolescents et les fans d’animation, il s’agit de séduire le public de la bande dessinée européenne, d’appâter des consommateurs plus âgés et bénéficiant donc d’un pouvoir d’achat plus grand.

Mot japonais, donc « hype », seinen est devenu le concept sur lequel disserter, le flou de sa définition contribuant à la rapidité de sa propagation dans le langage courant.

Le plus drôle dans toute cette histoire ? Le premier manga publié en France et à recevoir un succès critique et commercial n’est autre qu’un seinen.

En effet, Akira de Katsuhiro Otomo était publié dans le mangashi Young Magazine, ciblant un public de jeunes adultes.

Mais à l’époque on se s’embarrassait pas avec ces catégories éditoriales. Il fallait avant tout imposer le mot manga.


[1] Il a ensuite été publié dans l’Ultra Jump, en raison de l’évolution du public et du scénario cataclismique.

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