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Portrait Katsuhiro Otomo le révolutionnaire

On célèbre Hayao Miyazaki comme le plus talentueux des réalisateurs japonais. Mais c’est oublier que bien avant l’accord de distribution Disney et Ghibli ayant permis la diffusion massives des films de ce studio à travers le monde, un film avait révolutionné le film d’animation et démontré au monde entier le génie des artistes nippons : Akira.

Exceptionnelle à tous points de vue, l’œuvre de Katsuhiro Otomo est la première œuvre japonaise à avoir influencé de manière durable les comics et la BD européenne.

Injustement peu connu du grand public, cet artiste est à l’instar d’Osamu Tezuka un révolutionnaire qui a su imprimer sa marque dans l’histoire du manga et de l’animation.

En 2015, le Festival d’Angoulême reconnaît enfin l’importance de son œuvre dans la bande dessinée. Il ne manque plus que la consécration de son œuvre animée.

Né en avril 1954, le jeune Katsuhiro Otomo a été bercé par les séries animées et les films de la Toei et comme toute une génération il a découvert comment dessiner des mangas grâce au livre de Shotaro Ishimori, Mangaka Nyûmon.

Mais contrairement à d’autres dessinateurs qui se contentent de reproduire des recettes éculées, Otomo cherche à mettre en image la modernité, les sentiments d’une jeunesse un peu désœuvrée dans un monde dirigé par des vieillards.

Il puise son inspiration dans les films américains de la fin des années 1960 (Easy Rider, Bonnie and Clyde, etc.). Violents, mettant en scène des individus refusant de se soumettre à la société, ces long-métrages lui inspirent sans doute ses héros non conformistes.

Au niveau de l’esthétique, le jeune mangaka tente une approche plus réaliste et croque ses camarades en guise de modèle pour ses personnages. Mais c’est avec la lecture d’Arzach de Moebius qu’il trouve sa véritable inspiration au niveau esthétique.

Le trait à la fois simple et précis de l’artiste français se retrouvera mélangé aux techniques plus japonaises héritées du manga. (À noter que Moebius a rendu hommage à Katsuhiro Otomo par le biais d’un dessin de Tetsuo)

Le style d’Otomo se fixe plus précisément dans Domu (1980), et sa prédilection pour les ensembles architecturaux s’affirme à travers les décors dessinés au stylo technique Rotring de façon quasi maniaque.

À ce moment-là, il est un mangaka au style certes un peu différent mais il n’a pas encore rencontré le succès auprès du grand public. C’est chose faite deux ans plus tard avec les premières planches d’Akira.

Révolution esthétique et narrative

En décembre 1982, Young Magazine publie le premier chapitre du manga le plus connu de Katsuhiro Otomo. Pendant près de huit ans, le mangaka rend sa vingtaine de planches hebdomadaires et passe des semaines à dépeindre la violence ordinaire dans un monde post-apocalyptique.

Les aventures de jeunes paumés face à des événements qui les dépassent tiennent en haleine le public. Le succès de ce récit de science-fiction qui sort au même moment que Blade Runner permet d’élaborer un imaginaire de la ville futuriste.

Celle-ci devient un personnage à part entière et sa continuelle destruction rythme l’intrigue où se mêlent politique, critique du fanatisme et du militarisme.

Dans ce seinen manga, les personnages sont tous des anti-héros aux traits « réalistes ». Les yeux immenses initiés par Osamu Tezuka pour révéler les émotions des personnages laissent place à des visages stylisés d’une manière plus occidentale.

La mise en page est elle-aussi plus moderne et le travail sur les images en couleurs pour les couvertures ou pour promouvoir le titre témoigne d’une sensibilité de graphiste.

En fait, la mise en page permet à Katsuhiro Otomo de laisser s’exprimer ses talents d’illustrateur et surtout de mise en scène. Alternance rapide d’images de la même scène avec des cadrages différents pour montrer une course poursuite intense dans un Tokyo futuriste.

Plan panoramique sur la ville alternant avec des cases au plan resserré pour une vision intimiste des sentiments de chaque personnage. Sa bande dessinée se lit presque comme un long storyboard de film. Après les premiers mangas où il a pu affûter son sens de la narration, Akira lui permet de gérer un récit épique.

Le succès est si important que l’éditeur Kodansha propose à Otomo de faire un long métrage. Celui-ci avait déjà travaillé en tant que character designer et grandement apprécié le travail d’équipe de ce mode de production.

C’est sans doute pour cela qu’il décide de prendre en main la réalisation et le scénario du film qui sort en 1988.

Révolution technique

Le manga était toujours en cours de publication lors de la réalisation du film Akira qui ne reprend que le prologue de la BD condensé en deux heures épiques. N’ayant que peu d’expérience dans le domaine de l’animation, Katsuhiro Otomo innove pour adapter la production à ses exigences.

Les voix sont ainsi doublées avant que les animateurs n’aient mis en image les scènes. Le storyboard n’étant pas suffisamment parlant pour le mangaka, des versions non colorisées des cellulos sont filmées et pour lui permettre de mieux gérer le rythme des scènes et monter le film.

Otomo a aussi réalisé plusieurs courts métrages pour des films « omnibus » (Manie Manie, Robot Carnival, Memories) regroupant plusieurs courts avant de sortir Steamboy en 2004.

Le point commun de toutes ces réalisations outre l’indéniable beauté esthétique et l’animation fluide réside dans le thème de la technologie qui échappe à tout contrôle.

Malheureusement le flop commercial de Steamboy laisse Katsuhiro Otomo dans la tourmente. Huit ans de travail pour un public qui ne rêve que d’une suite d’Akira et non une fable steampunk : le choc est rude.

Il s’ensuit deux ans sans livrer aucune production alors qu’il s’était montré jusqu’alors si prolifique.

Parallèlement, il s’est essayé à la direction d’acteurs dans des films live comme World Apartement Horror (1991) et Mushishi (2007). Mais là encore, il semble que seul un public de fans hardcore les aient vus ou appréciés.

Par la suite, il doit réaliser une série de courts métrages pour une marque de nouilles instantanées mais finit par se désengager.

Quant à son dernier court métrage, Combustible, il n’est même pas nominé aux Oscars alors qu’un autre anime du même film omnibus l’est.

Victime de son succès, Otomo semble incapable de reproduire la réussite d’Akira car celui-ci est entre-temps devenu un film culte.

Révolution dans le marché

Révolutionnaire au Japon, Katsuhiro Otomo est aussi un homme clef dans la mondialisation de la pop culture japonaise.

En 1988, l’éditeur Epic publie Akira sur le marché Américain et c’est un succès immédiat. Le manga touche un public auquel il n’était pas du tout destiné car son auteur a réussi à allier le meilleur de l’Asie et de l’Occident.

Certes, l’éditeur américain a facilité le passage d’une culture à l’autre en publiant le manga dans le sens de lecture occidental et en colorisant les planches.

Les puristes peuvent crier au scandale. Néanmoins, cette adaptation réussie ouvre les vannes d’une importation plus massive d’œuvre de science-fiction telles qu’Appleseed ou Ghost in the Shell.

En France, le manga (dans son adaptation américaine) sort en 1990 et le film est projeté en salle l’année suivante. L’œuvre permet de casser de nombreux stéréotypes.

D’une part, les Japonais savent vraiment animer des scènes et ne se contentent pas de faire de l’animation limitée, d’autre part le dessin animé n’est pas réservé à un public d’enfants.

Mais il faut attendre encore une petite décennie avant que le manga et l’animation japonaise ne fassent vraiment partie du paysage culturel français. Akira fait figure de précurseur.

Prison dorée

Après le succès du film Akira, Katsuhiro Otomo s’est plus tourné vers l’animation que le manga. Il faut dire que le rythme très soutenu de publication avec plus de 300 pages par an l’ont sans doute beaucoup éreinté.

Pour Mother Sarah, il se contente d’écrire le scénario laissant le dessin à Takumi Nagayasu dont le trait est relativement proche du sien.

Le périple de cette nouvelle version de Chiyoko dans un monde post-apocalyptique ne séduit pas grand monde. Il a également écrit un récit pour enfants illustré par Shinji Kimura (Hipira).

Mais là encore, l’ombre d’Akira nuit à la réception de ces manga. Par ailleurs, Otomo signe le scénario de Roujin Z, puis Metropolis (adaptation du manga de Tezuka réalisé par Rintaro).

Il a par ailleurs aidé Satoshi Kon à produire son premier film, Perfect Blue ; supervisé l’écriture du scénario de Spriggan et aidé d’autres productions.

En 2013, il sort Short Peace films à sketch qui reprend un scénario de ces premiers mangas. Malgré l’indéniable réussite et la bonne réception critique, cette œuvre restera sans doute inconnue du grand public.

Sans doute lassé de courir après de potentiels financements pour des films dans un contexte économique peu favorable, Katsuhiro Otomo reprend sa plume et sort une petite dizaine de planches en couleurs : Dj Teck’s Morning Attack.

On y retrouve l’humour noir de Robot Carnival et Kôji Chûshi Meirei. Espérons que par la suite l’artiste parviendra à se trouver un autre public que celui des fans d’Akira, rêvant toujours d’une suite.

Le prix du Festival d’Angoulême lui permettra sans doute de perpétuer le succès de l’œuvre qui est devenue sa prison dorée.

Depuis la parution de l’article, les années ont passée et Akira a déjà plus de 30 ans…

On peut retrouver l’oeuvre sous différents formats légalement :

Je vous conseille plus particulièrement des œuvres dites secondaires mais vraiment impressionnantes :

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