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Masamune Shirow : portrait du mangaka de Ghost in the Shell et Appleseed

Ghost in the Shell a 25 ans et ce manga n’a pas pris une ride. Dense, rythmé, intelligent, passionnant, il reste une fenêtre sur notre futur proche. Malheureusement, le grand public connait mal cette œuvre majeure de la SF japonaise et encore moins son auteur, Masamune Shirow.

Beaucoup n’ont vu que les films ou les séries qui en sont tirés (par fainéantise ?). De même, Masamune Shirow, l’auteur original est moins connu que Mamoru Oshii, le cinéaste qui a adapté l’œuvre en long-métrage.

Pour essayer de rétablir l’équilibre, voici un portrait de l’un des mangakas les plus discrets du Japon.

Que sait-on de la vie de Shirow ? Rien. Il n’y a pas de photographie officielle et peu de détails personnels sont disponibles. D’ailleurs Masamune Shirow est un pseudonyme et malgré toutes les rumeurs circulant sur le net, on ne connait pas son véritable nom.

Il se représente généralement sous la forme d’un poulpe et n’a livré que peu de vignette de lui au travail. Avare en interview, le mangaka préfère laisser son œuvre parler d’elle même.

Tout ce que l’on sait tient en un mouchoir de poche.

Né le 23 novembre 1961 à Kobe, il fait ses débuts dans le dessin durant ses études universitaires en Beaux-Arts dans des fanzines. Par la suite, il devient prof de dessin avant de pouvoir vraiment vivre de ses mangas.

Il ne lisait pas beaucoup de manga durant son enfance et a plutôt été influencé par les dessins animés du Studio Nue (Yamato, Macross) et la série de Gundam. Par la suite, il découvre les manga de Katsuhiro Otomo (Akira) et Fujihiko Hosono (Crusher Joe).

Passionné pour les dernières innovations techniques et la recherche, il passe beaucoup de temps à lire pour se tenir informé ce qui donne lieu à des notes de bas de page assez chargées dans ses manga. Et c’est à peu près tout.

Du coup, il faut aller chercher plus d’informations dans ses œuvres.

À haut niveau, la technologie équivaut à de la magie

Masamune Shirow partage avec Isaac Asimov et Terry Pratchett l’idée qu’à très haut niveau la technologie peut paraître magique pour le commun des mortels. Seul le discours entourant l’action change.

C’est sans doute pour cette raison qu’il intitule son premier manga Black Magic M66. Paru dans le fanzine Atlas durant ses années à l’université en 1983, ce one-shotcontient en germe tout son univers : utopie et intrigue politique dans un monde cyberpunk, cohabitation difficile entre humains et créations artificielles, références mythologiques et surtout de l’action avec une héroïne qui cogne bien plus fort que les hommes.

L’intrigue met en scène Duna Typhon bioroïde féminin aux pouvoirs très étendus qui préfigure la Deunan d’Applessed avec qui elle partage la même initiale et le peu de diplomatie.

L’action se déroule sur Vénus où le super ordinateur Némésis gouverne les vivants par le biais de son représentant officiel, Zeus.

Avec cette suite de références mythologiques, tout lecteur amateur de mythes grecs sait que ce monde est plutôt mal parti. Némésis est en effet la déesse de la vengeance chez les Grecs. Quant à Typhon, il est l’un des Titans qui s’est révolté contre Zeus.

Dans cette espèce de brouillon d’Appleseed, on sent que Shirow ne sait pas encore où il doit mettre l’accent et comment équilibrer les différents fils narratifs (intrigue policière, intrigue générale sur la place des vivants sur Vénus, etc.).

En 1987, la version animée de ce manga ne se concentre d’ailleurs que sur une partie de l’histoire afin d’en faire un tout cohérent pour un OAV d’une heure.

Même s’il a participé à l’élaboration du projet en réalisant beaucoup de dessins préparatoires, Masamune Shirow n’est guère content du résultat et aura un peu de réticence à collaborer à d’autres projets par la suite.

Une chose est sûre, ce manga aussi perfectible soit-il a permis à Shirow de rencontrer Harumichi Aoki, patron de Seishinsha, lors d’une convention où il vendait son fanzine.

Par la suite cette maison d’édition va publier quasiment toutes les œuvres de Masamune Shirow sans passer par la case prépublication dans un mangashi comme c’est la pratique partout ailleurs au Japon. Ces conditions de travail assez exceptionnelles permettent à l’auteur d’affiner son dessin et de développer un véritable univers futuriste cohérent.

Appleseed, la graine dans l’imaginaire collectif

En 1985, Seishinsha publie Appleseed directement en volume relié et l’œuvre remporte un prix récompensant la bande dessinée de SF. C’est à cette occasion qu’un deuxième élément majeur va changer la vie de Masamune Shirow et la réception des mangas en Occident. (Si ce n’est pas un effet d’annonce, ça !?)

Mais remontons un peu en arrière et changeons de pays. Toren Smith (1960 – 2013) est un Canadien adorant la bande dessinée qui emménage en Californie pour vivre de sa passion en écrivant pour différents éditeurs.

Il y rencontre un autre scénariste fan de SF qui lui fait connaître les mangas. Enthousiasmé, Smith s’envole à Osaka pour une convention de SF : le Daikon.

Là, normalement, les fans d’Evangelion retiennent leur souffle car ils savent que le court-métrage d’ouverture du Daikon IV a permis à un groupe d’otakus de fonder le studio Gainax.

Malheureusement, Smith n’a pas eu la chance d’assister à ce moment historique-là. En revanche, il participe au Daikon V et fait une rencontre bien plus importante pour la diffusion des mangas hors Japon.

En effet, c’est lors de cette convention que Masamune Shirow reçoit le prix du meilleur manga de SF pour Appleseed, œuvre que Smith va promouvoir et traduire pour les USA.

Le Canadien est si sûr de la qualité du manga qu’il fonde sa propre société pour traduire et promouvoir la BD japonaise : studio Proteus.

Sur les dix œuvres ayant marqué les débuts des mangas aux USA, il en a co-traduit neuf. Parmi celles-ci on compte Appleseed.

(C’est par le biais de cette traduction que j’ai moi aussi découvert Shirow. À l’époque, ce manga était vendu à un prix prohibitif dans une boutique de comics à Paris.)

Il faudra attendre bien des années pour que la France bénéficie à son tour d’une traduction. Mais pendant ce temps, le manga de Masamune Shirow est lu et assimilé par toute une génération d’artistes fascinés par l’héroïne testostéronée qu’est Deunan Knut.

Les exosquelettes permettant aux militaires et aux terroristes de s’affronter dans des scènes d’action haletantes font également leur entrée dans l’imaginaire collectif.

Il faut dire que ce manga est pile dans la tendance du moment : en 1986, James Cameron sort Aliens avec une héroïne qui n’a pas peur des armes et qui combat la reine des extraterrestres dans une machine-robot géante dans la scène finale.

Pas étonnant que le réalisateur, soit fan de Shirow et fasse ensuite la promotion du film Ghost in the Shell.

Ghost in the Shell, la consécration

Si les quatre volumes d’Appleseed permettent à Masamune Shirow d’affiner son trait et de quitter son poste d’enseignant d’art plastique, l’œuvre reste cependant inconnue du grand public.

Elle témoigne aussi d’une époque où le mur de Berlin n’était pas encore tombé et où le terrorisme informatique n’était qu’une lointaine fiction vu qu’internet en était à ses débuts.

Au Japon, le succès d’Applesseed a attiré l’attention des gros éditeurs et, en 1989, Kodansha signe avec Masamune Shirow pour une série de planches dans Young Magzine, l’un des mangashis de son catalogue destiné aux seinen.

C’est durant cette période que l’auteur créée les premières planches de Ghost in the Shell. Dans cette œuvre, l’artiste propose un monde plus complexe et plus ambigu où les intrigues politiques vont de pair avec les manipulations technologiques, les multinationales et le terrorisme.

Les références mythologiques sont plus discrètes et les notes explicatives sur l’univers jalonnent presque toutes les pages.

Bien sûr, l’héroïne Kusanagi est encore plus puissante et plus sexy que les précédentes. Cette cyborg commande la section 9 et enquête sur les aspects les moins reluisants de l’univers d’anticipation imaginé par l’auteur.

Là encore, l’œuvre colle parfaitement à son époque et anticipe l’atmosphère sans doute moins optimiste du Japon frappé en 1995 par l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo et le grand tremblement de terre de Kobé qui détruit la maison de Masamune Shirow.

1995 est également l’année de la sortie du film Ghost in the Shell et de la traduction américaine du manga par Studio Proteus chez Dark Horse.

Je ne m’étendrais pas sur la création et la réception du film car j’ai déjà fait un article dessus : héritage du film de Mamoru Oshii. Mais il est clair que le film a largement contribué au succès et à la renommée du manga même s’il s’éloigne de l’atmosphère originale.

Par la suite Masamune Shirow s’investit dans la création de la série Ghost in the Shell Stand Alone Complex bien plus fidèle à l’œuvre initiale. On y retrouve l’atmosphère de GITS Human Error Processor regroupant des enquêtes de la section 9. Il est notamment responsable du design des Tachikoma, tank aux étonnantes capacités intellectuelles.

D’ailleurs c’est à cette occasion qu’il travaille plus étroitement avec Production IG pour qui il développe ensuite les concepts des séries animées de SF Ghost Hound (2007) et Real Drive (2008).

Ghost in the Shell, le poids du succès

Le problème du trop grand succès du film Ghost in the Shell est qu’il donne une vision très déformée de l’œuvre de Masamune Shirow et l’on comprend bien la déception ou l’incrédulité des fans du long-métrage lorsqu’ils lisent ce que l’éditeur a intitulé Ghost in the Shell 2.

Exit le corps habituel de Kusanagi qui s’empare de différents corps féminins tous plus plantureux les uns que les autres pour une enquête liée à la fois au terrorisme et à l’espionnage industriel.

Le tout se termine de manière presque mystique par une rencontre entre l’ex-major et une autre version d’elle-même. Déstabilisant même pour les fans de Shirow, le manga témoigne surtout de l’envie de faire de l’illustration en couleurs.

S’il a commencé avec la peinture à l’huile à l’université, Masamune Shirow s’est mis à l’acrylique pour ses mangas et s’est passionné rapidement pour l’illustration numérique.

Il expérimente plusieurs types de colorisation sur son Mac pour aboutir à des publications digitales aux teintes presque trop chatoyantes.

D’ailleurs, il y a eu deux version de GITS Man Machine Interface (Ghost in the Shell 2 en France) dont l’une est plus « reposante » pour les yeux…

Ghost in the Shell éclipse aussi les autres œuvres de Masamune Shirow sorties à la fin des années 1990 comme Dominion Tank Police 2 (1995), suite de la BD sortie en 1985 qui était une sorte de pendant léger et plus comique à Appleseed.

De même, peu de monde connait Orion (1991). Selon l’auteur, ce manga est à Ghost in the Shell ce que Black Magic M66 est à Appleseed.

Il le définit comme un manga bon enfant, comédie basée sur la mythologie japonaise et du mythe de Cthulhu élaboré par H.P. Lovecraft. Le tout est compliqué par le fait que Shirow utilise des kanji qui veulent dire deux voire trois choses en même temps…

Certes, Dominion et Orion restent des œuvres mineures mais le peu de succès commercial face à Ghost in the Shell a peut-être aussi poussé les éditeurs à demander encore plus de GITS à l’auteur qui pendant ce temps a commencé à prendre plus de plaisir à faire des illustrations que des manga.

De mangaka à illustrateur

En effet parallèlement au développement de ses mangas, Masamune Shirow réalise de plus en plus d’illustrations pour des jeux vidéo, des romans, des calendriers et des artbooks. Il peut plus librement y assouvir sa passion pour les corps de femmes musclés et les machines sans devoir être obligé de relier le tout par un scénario…

Dans le projet de artbook Exon Depot, il y avait déjà trois mangas sans parole, sorte de préambule à une dichotomie entre le Shirow illustrateur et le Shirow créateur de monde qui regrouperait ses notes de bas de pages et dialogue ailleurs.

Il faut dire que l’auteur semble plus intéressé par la création d’un univers cohérent et futuriste que par la réalisation de manga s’y déroulant. Ainsi le monde d’Appleseed est montré dans un volume ne contenant que des croquis et explications techniques (Data Book).

De même dans Ghost in th Shell, certains chapitres ne servent qu’à mieux montrer le monde futuriste où se déroule les aventures de la section 9. C’est le cas du chapitre consacré à la création des cyborgs et celui sur la révoltes des machines. En dehors de ses mangas, Shirow a également essayé de construire un univers de SF à travers Neuro Hard.

Ce projet comporte une dizaine de chapitre de huit pages en couleurs publiées dans le magazine Dragon entre 1992 et 1994. Il y a à la fois des planches de manga, des croquis divers et beaucoup d’explications scientifiques sous forme de notes.

Le tout se déroule en 2300 sur une planète où les abeilles ont évolué différemment et où elles cohabitent avec des extraterrestres humanoïdes. L’idée était de créer un monde pour que d’autres mangakas y réalisent des récits.

Mais depuis le début des années 2000, Masamune Shirow semble avoir abandonné la bande dessinée pour les illustrations érotiques avec des femmes aux corps luisants et aux poses de contorsionnistes.

D’ailleurs, pour Ghost in the Shell Arise, le manga est dessiné par un autre artiste. Au fait, les publications occidentales ont des dates trompeuses et le GITS 1.5 publié en 2006 par Glénat reprend des récits initialement créés entre 1991 et 1995…

Si les pin-up de l’artiste ne suffisent pas pour alimenter votre imaginaire SF, il faudra vous contenter des versions animées. Entre les divers GITS et les versions animées d’AppleSeed, l’actualité cyberpunk de Shirow se fait surtout à travers ses adaptations qui heureusement sont de plus en plus fidèles aux œuvres initiales.

Des exosquelettes au corps cybernétique

Du coup, que reste-t-il de Masume Shirow maintenant qu’il ne fait plus de manga ? Beaucoup de femmes et des mecha. 

C’est la réponse la plus évidente, mais si l’on creuse on s’aperçoit que Shirow fait de ses personnages principaux des femmes non pas parce qu’il est féministe mais plutôt par commodité.

Dans une interview publiée à la fin de la version française de Black Magic M66, il explique que ces héroïnes sont plus des symboles, des signes que des individus avec des personnalités réelles.

Pas étonnant que Mamoru Oshii ait par la suite eu du mal à comprendre la psyché de Kusanagi…

Deunan et ses consœurs sont donc des icones de cette nouvelle attitude face aux créations biotechnologiques. Elles partagent un même amour des machines et une curiosité pour toutes les nouveautés.

Accessoirement, il semble qu’il soit plus agréable de dessiner à longueur de journée des corps féminins que des hommes musclés. D’ailleurs les corps des héroïnes prennent beaucoup de volume au fil du temps.

Si Duna pouvait passer pour une version anorexique de Jane Birkin, Kusanagi possède à la fois des muscles et des attributs sexuels féminins très proéminents. Quant à Deunan, on la voit se remplumer de toute part au fil des quatre volumes d’Appleseed.

Sa maîtrise de la couleur va de pair avec cette sexualisation des corps et le passage de l’acrylique à la palette graphique lui permet surtout de faire des variations sur les couleurs chair avec des séries d’illustrations consacrées aux corps féminins huilés…

Au niveau des mecha, l’amour de Masamune pour la technologie est flagrant. Il passe presque plus de temps à réfléchir et dessiner les robots, armes et véhicules que ses personnages.

Contrairement à d’autres mangakas qui confient souvent les éléments d’arrière-plan à des assistants, il travaille seul et dessine tout les objets, les véhicules et mecha. 

Le Data Book d’Appleseed, les mini strips explicatifs, Neuro Hard et les nombreuses notes de bas de page témoignent de son goût pour les explications scientifiques et l’anticipation.

Entre les premiers exosquelettes d’Appleseed et les Tachikomas de Ghost in the Shell, il réfléchit aux différentes techniques de reproduction des mouvements, aux positions du pilote dans l’armure-véhicule et à la forme d’intelligence artificielle de la machine pour compenser les lacunes du pilote.

On peut se demander dans quelle mesure les corps cybernétiques ne sont pas de simples « exosquelettes » pour la Kusanagi de GITS : Man Machine Interface. Son « ghost » est quelque part dans le cyberspace et elle prend possession de multiples coquilles vides disséminées à travers le monde ou elle pirate le corps d’un cyborg pour se déplacer.

On retrouve une variante de cette idée dans les deux séries télévisées de GITS où les Tachikomas possèdent une intelligence artificielle unique résultant de l’expérience de tous les tanks-robots. Ils peuvent alors se « sauvegarder » dans un endroit du cyberspace et « vivre » même si l’on démantèle tous les tanks dans le monde réel.

Ce développement des Tachikomas comme personnage reprend en partie un chapitre du manga Ghost in the Shell où Kusanagi pirate un Fuchikoma pour pousser les autres tanks intelligents à se révolter contre les humains. C’est pour elle un test de loyauté des machines face aux agents humains qui les manipulent.

L’engouement de Masamune Shirow pour la notion d’exosquelettes l’a évidemment poussé à s’intéresser aux insectes, prototypes naturels d’entités vivantes avec squelette externe. Mais l’animal qui l’a le plus passionné semble être l’araignée.

Il passe ainsi une partie de ses loisirs à les photographier et semble particulièrement attaché à l’araignée sauteuse, une variété qui ne tisse pas de toile mais qui est capable de sauter aussi loin que cinquante fois sa propre longueur et qui possède un venin foudroyant pour ses proies.

Les araignées sont d’ailleurs les modèles des Fuchikomas et surtout des Tachikomas. On reconnait la partie du corps bombée où se loge le pilote, les multiples pattes et les « yeux » qui peuvent faire penser à ceux de l’araignée.

Autre élément similaire, les Tachikomas peuvent projeter au loin un câble qui fait penser à la soie des arthropodes. Dans Neuro Hard, Masamune Shirow s’intéresse plus aux abeilles dont la société est organisée de manière très différente de celles des humains.

Finalement, ce qui reste de Masamune Shirow c’est avant tout des images qui nous permettent de matérialiser des idées de SF, des héroïnes badass figurant une nouvelle attitude face à la technologie et au pouvoir, des robots intelligents et des clones plus humains que les vrais humains.

Ces mangas et ses illustrations sont des invitations à prolonger la réflexion sur l’humain et les technologies. Et c’est déjà pas si mal. 

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