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Comment faire un shônen manga ?

Quand on regarde les séries de shônen manga, on a l’impression que plus c’est long, plus c’est bon. Si comme bien des dessinateurs et des scénaristes, vous rêvez d’avoir 3,5 millions de lecteurs, il ne vous reste qu’à appliquer la recette de l’éditeur Shueisha pratiquée depuis des dizaines d’années : action, aventure et amitié !

Dans les années 90, l’hebdomadaire Shônen Jump touchait plus de 6,5 millions de personnes.

Dragon-Ball-Shonen-Jump-1

Après la fin de Dragon Ball et d’autres bestsellers, ce gros bottin de prépublication a vu ses ventes considérablement baisser.

Mais les chiffres restent aujourd’hui encore bien plus importants que n’importe quel magazine français.

Voici quelques ficelles pour faire un shônen, c’est-à-dire rendre accro tous les adolescents à un feuilleton (presque) sans fin.

Un héros médiocre

Pour que les lecteurs s’intéressent au récit, il faut qu’ils se sentent proche du héros auquel ils s’identifient.

Pour cela, au premier abord, il ne doit pas être trop fort, trop intelligent ou trop beau. Au contraire, il doit être l’élève lambda, un personnage “médiocre”.

Si en plus il a des problèmes relationnels au collège ou au lycée, l’identification avec le lecteur est renforcée. C’est toujours plus agréable de se sentir meilleur que le héros dans un premier temps.

Dans My Hero Academia, le héros est harcelé par ses camarades de classe dès l’âge de 4 ans.

De même, les capacités athlétiques du héros de Eyeshield 21 viennent de sa manière de fuir. Yûgi se fait aussi malmené par ses camarades (Yûgi-Oh).

Dans Zatch Bell, Kiyomaro Takamine est lui aussi mis à l’écart des autres collégiens. Mais contrairement à Yûgi, il se trouve plus intelligent que les autres enfants de son âge. 

Shaman King offre une petite variante en séparant en deux personnages les deux fonctions du héros : être ordinaire pour que le lecteur se sente proche (Manta), être extraordinaire pour le faire rêver (Yoh).

Avec Son Goku (Dragon Ball), une floppée de cancres a envahi les planches de manga.

La candeur de  Songoku se retrouve chez Yaiba Kurogane (Yaiba), Yusuke Urameshi (Yûyû hakusho), Gon (Hunter X Hunter), Luffy (One Piece), Naruto (Naruto).

Parents défaillants

Comme le manga est avant tout un divertissement, il est inutile de montrer les conflits entre parents et adolescents. Du coup, les parents sont presque toujours absents. Naruto et Son Goku sont orphelins.

D’autres héros n’ont qu’une mère mais pas de père (My Hero Academia) ou inversement (Food Wars). Il ne reste souvent de la famille qu’un frère (Fullmetal Alchemist) ou une sœur (Rave).

La figure paternelle est généralement remplacée par celle du grand-père bienveillant ou du maître (Naruto), un mentor (My Hero Academia) ou un entraîneur (Captain Tsubasa).

Mais dans beaucoup de manga, le père disparu n’est pas mort et le héros part à sa recherche. Qui a dit que cela ressemblait aux rapports légendaires entre Anakin et Luke Skywalker dans Star Wars ?

Dans certains shônen à succès écrit par des femmes (D-GraymanFullmetal alchemist), la relation aux parents se complique : les héros tentent de ressusciter un être cher (le père adoptif, la mère) et cela se passe plutôt mal.

Qualité ou défaut rare

Un personnage principal ne serait pas un héros s’il ne possédait pas une qualité rare comme, au hasard, un don insoupçonné pour le combat, le sport (Prince of tennis, Slam Dunk, Captain Tsubasa), les jeux de société (Ikaru no go), la fabrication du pain (Yakitate Japan).

Dans One Piece, le héros a une qualité qui est aussi un gros défaut. Il est élastique (utile au combat) et coule à pic au lieu de nager (dommage pour un pirate).

Dans d’autres cas, il s’agit d’un objet ou d’un monstre particulier : un enfant démon (Naruto, Zatch Bell), un artefact magique parlant doté de moustaches ridicules (Mär)

Dans tous les cas, la force du héros se révèle dans des circonstances dramatiques pour mieux montrer à quel point il est hors du commun.

Prenez l’exemple de Saint Seiya. Pourquoi faut il toujours que ce soit au moment où les personnages vont enfin mourir qu’ils se surpassent et atteigne le 7e sens ?

Il aurait été si simple de se faire déteindre en blond peroxydé avec les cheveux en l’air. 😉

Le départ

Le début du manga correspond au départ du héros vers une nouvelle vie et généralement une (très) longue quête. Pour les éditeurs de manga, plus c’est long plus c’est bon.

Parfois, il suffit de passer une porte pour se retrouver dans un autre monde et débuter l’aventure (Mär).

  • Luffy s’embarque pour devenir pirate ;
  • Gon part pour devenir un hunter ;
  • Naruto veut être le prochain Hokage.

En clair, il s’agit de devenir le meilleur dans sa discipline.

Naruto

Dans les shônen ayant pour cadre le sport, le début de l’intrigue coïncide souvent avec l’entrée dans une nouvelle école comme dans Food Wars et My Hero Academia. Ou une nouvelle année scolaire ou un nouveau prof.

Ce nouveau départ (rite de passage diraient les savants) peut correspondre à la mort. C’est le cas dans Yuyu Hakusho ou Tokyo Underground.

Mort du héros dans le premier chapitre de Yuyu Hakusho

Dans Fullmetal Alchemist comme dans D-Grayman, les tentatives de résurrctiond’un parent  mort provoque le changement de vie.

Mon meilleur ennemi

Pour mettre en valeur le héros, rien ne vaut un bon méchant charismatique. Une série sans un ennemi efficace, c’est un peu comme Star Wars sans Dark Vador ou des cookies sans pépites de chocolat.

Naruto

Et, si cet adversaire est ou devient un ami, la dramatisation s’en trouve accentuée. Des exemples ? Vegeta (Dragon Ball), Sasuke (Naruto), Hyuga / Mark Landers (Captain Tsubasa).

L’ennemi est le meilleur faire valoir du héros. Plus il est fort, plus par contre coup le héros est puissant et plus attachant encore.

Car l’ennemi du jour est un négatif du héros et l’oblige le héros à se dépasser.

Cette mécanique fonctionne aussi bien les manga de sports et les récits de combats que dans des séries plus cérébrales comme Death Note.

Le(s) maître(s)

Ce qui fait le succès de Star Wars, outre la respiration difficile d’un type coincé dans sa boite de conserve noire, ce sont les maîtres qui guident le héros vers le contrôle de la Force.

Pour remplacer les parents défaillants, les manga proposent souvent une galerie de maîtres ressemblant à tout sauf à un grand maître.

Jiraya le maître féru de romans coquins

Au choix, il est possible de se retrouver avec un pervers pépère (Dragon Ball et Naruto) ;

  • un remake de Yoda avec un ridicule chapeau chinois (chevalier d’or de la balance dans Saint Seiya) ;
  • une mère de famille vomissant ce qui lui reste de tripes entre deux coups de tatane dans la gueule des monstres ou de ses disciples (Fullmetal Alchemist).

À chaque série son vieux maître ou son jeune entraîneur charismatique.

Les épreuves

Dans les contes pour enfants, le héros doit subir diverses épreuves avant de réveiller la Belle au bois dormant. Pardon, d’accomplir son rêve. C’est ainsi que les tournois et les concours se multiplient.

Parmi les variations sur le thème, il y a

  • l’examen d’entrée dont le taux de réussite est minuscule (My Hero Academia, Hunter X Hunter),
  • des championnats sportifs (Dragon Ball, Captain Tsubasa, Prince of tennis), des épreuves pour devenir un ninja (Naruto),
  • ou encore pour déterminer le roi du monde des démons (Zatch Bell) ou Dieu (Loi d’Ueki).

Grâce à ces épreuves, le héros affronte des adversaires qui lui permettent d’évoluer. Accessoirement, il sauve le monde.

La fille qui ne sert presque à rien

Les personnages féminins sont souvent de jolies potiches dont les attributs avantageux servent d’arguments commerciaux lors de scènes gratuites (fan service).

Dans Slam dunk, les intrigues amoureuses disparaissent rapidement pour laisser place aux entraînements et à l’amitié virile. Dans Captain Tsubasa, Sanae (Patty) restera l’éternelle groupie.

Dans Dragon ball, les figures féminines ont toutes pour destin commun de faire des enfants.

Chichi, Bulma et C18 s’occupent très peu de leur progéniture héroïque, car les gamins sont occupés à sauver le monde avec papa.

La pire potiche est sans aucun doute Athéna (Saint Seiya, voir X-tra 4). Même Sakura sait se rendre utile (Tsubasa Reservoir Chronicles).

Dans des manga plus récents, la fille semble de plus grande utilité (Erementar gerardTokyo underground) ou elle incarne l’adversaire qui devient une alliée (Food Wars).

Des méchants, très très méchants

Pour que les combats aient un intérêt, il faut qu’y figure le meilleur ennemi du héros. Le problème est que dans bien des cas, celui-ci devient un ami (ou était un ami dans le cas de Naruto).

Du coup, c’est la surenchère au niveau des méchants. À ce poste très convoité, se succèdent en général des cas sociaux et psychiatriques fort intéressants.

Dans Dragon ball, après avoir fait de Piccolo le père adoptif de son fils Gohan, Songoku lutte contre Freezer, Cell et enfin Bu.

Non content d’avoir exploser pas mal de planètes en chemin, le héros se paye le luxe de participer à des tournois dans le royaume des morts.

Dans Naruto, Orochimaru est présenté comme le super vilain dans les premiers chapitres avant d’être supplanté dans ce rôle par une organisation secrète (Akatsuki), dont fait partie Itachi Uchiwa.

Ce charmant jeune homme s’est contenté de tuer tout son clan et d’achever son père sous les yeux de son petit frère.

Le cadre extraordinaire

Pour que le manga apporte son lot de divertissement, il faut que les aventures et les combats se déroulent dans un cadre exotique.

Que l’on s’inspire de légendes folkloriques d’Asie (Dragon Ball, Naruto, Butsu zone), de mythologie égyptienne (Yu-Gi-Oh), de l’alchimie (FMA), l’important est de créer une légende à laquelle se référer tout au long de l’intrigue.

La bande de potes

Si à ses débuts, le héros était souvent un jeune orphelin presque ami, il s’entoure très vite d’une bande de potes.

Dans bien des cas, ils forment un groupe de cinq, mais cela est de moins en moins vrai.

Cette bande d’amis se compose souvent d’anciens adversaires comme dans Dragon Ball, Naruto, Food Wars…

Parmi les stéréotypes d’amis, il y a le « Jar Jar Binks like » : toujours drôle, mais pas toujours efficace. On trouve aussi celui qui traîne un passé traumatisant, le sérieux en toute circonstance, etc.

Dans TRC, les Clamp ont la gentillesse de cumuler les rôles en deux compagnons de route. Kurogane est le pince-sans-rire grognon, tandis que Fye joue le rôle du bout-en-train qui cache son traumatisme.

Noms de technique tarabiscoté

Chaque manga propose sa liste de techniques imparables.

Quelle que soit la discipline, il s’agit de hurler (avec classe toujours) le nom de l’attaque tout en l’effectuant d’un geste maîtrisé.

Le célèbre « Kaméhaméha ! » de Dragon ball avait donné le nom à un magazine dans les années 90. Les attaques de All Might sont toujours liées à des états américains dans My Hero Academia.

Il y a toujours un nom plus ou moins compliqué pour toutes les techniques.

Si vous parlez de « jutsu », au lieu de parler de technique ninja, c’est que vous êtes gravement atteint par la Naruto mania.

Les commentaires (presque) inutiles

Non seulement les combats doivent être intense, mais en plus il faut que des personnages assistent au spectacle en commentant chaque mouvement de sourcil.

Ainsi se multiplient les gros plans sur les regards ébahis des partenaires, rivaux et autres personnages inutiles.

Qu’on se le dise, les personnages de manga n’ont pas de grands yeux : ils sont juste toujours en train de les écarquiller de surprise et d’admiration. 😉

Plus sérieusement ces images permettent d’amplifier l’aspect dramatique des combats.

Tous ces éléments se retrouvent dans la plupart des shônen manga. Mais ce qui les distingue les uns des autres, c’est leur manière spécifiques de les combiner et comment le premier chapitre (incipit) permet d’attirer le lecteur ou non.

Pour des exemples de premier chapitre efficace, voir les analyses suivantes.

Pour comprendre le système de publication des manga au Japon, voir l’article sur les spécificités éditoriales (format, périodicité, magazines).

Pour trouver son style, voir les influences graphiques entre manga, estampes, comics et BD.

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