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Slam Dunk et Real, manga de Takehiko Inoue : It’s playtime !

Avant Slam Dunk, les Japonais appréciaient surtout le baseball. Après la publication du shônen manga de Takehiko Inoue, ils ont découvert le basket ball et un artiste dont la passion est communicative.

Premier succès de l’auteur, Slam dunk est le best-seller qui lui a permis de racheter ses droits à son éditeur (Shueisha) et de devenir indépendant. Ce titre possède la meilleure moyenne de vente par tome de tous les temps. Au Japon, chaque volume s’écoule à 3,5 millions d’exemplaires. À cela s’ajoutent une série animée, des OAV et de multiples produits dérivés.

Mais qu’est-ce qui explique l’engouement pour une série de sport dans un pays où le basket n’était pas du tout médiatisé ? Un dessin maîtrisé et une intrigue bien construite ? Oui, sans doute. Mais c’est surtout la passion de l’artiste qui transparaît au travers de ses planches.

Des preuves ? Pour cela faisons un retour dans le temps, au moment où Slam dunk paraissait chaque semaine dans le Shônen Jump. À l’époque, Masashi Kishimoto n’était qu’un étudiant en seconde année de fac d’arts plastiques. Il se désespérait de produire un jour un manga digne de ce nom. Pour mieux comprendre ce qui distingue un bon titre d’un autre, il prend exemple sur Slam dunk et les paroles de ses amis lui ouvrent les yeux : « Quand on lit, on comprend que Takehiko Inoue est passionné de basket-ball. Il écrit son manga avec plaisir, et cela aussi, il arrive à le transmettre… mieux encore, il écrit en disant aux lecteurs : « hé, regarde c’est génial, il faut que tu le lises ! » » (Naruto, volume 14, p. 44). Bref, à la différence de ce que faisait Kishimoto à l’époque, le manga d’Inoue parvenait à enflammer les lecteurs pour un sport presque inconnu au Japon.

La bonne impulsion

Pour partager son goût du basket-ball, Inoue mise sur une intrigue limpide et des phases de jeu simplifié. N’importe qui doit comprendre ce qui se passe dans les matchs, même s’il n’a jamais vu de compétition.

Le héros est un furyô, un petit voyou à la bouille impayable. Sakuragi Hanamichi est surtout connu pour ses gamelles avec les filles. Il décide de se mettre au basket pour tenter de séduire une ravissante demoiselle qui n’a d’yeux que pour la nouvelle recrue de l’équipe, Kaede Rukawa. Comme d’habitude le héros va se révéler bien meilleur joueur qu’il ne le paraît. Les différents matchs permettent à la rivalité amoureuse de s’exacerber. Très vite, le thème des bagarres de racailles lycéennes et la bleuette disparaissent au profit des matchs. L’important réside dans le jeu, rien que dans le jeu.

C’est là que l’impressionnante galerie de personnages secondaires prend de l’importance. Le lecteur se passionne pour chaque joueur et chaque équipe, car tous ont de bonne motivation pour gagner et un style de jeu particulier. Au début du manga, le lecteur s’identifie au héros. Tous deux découvrent en même temps le déroulement d’une partie de basket et les subtilités du jeu. Au fil des manga, il se sentira sans doute plus proche d’autres joueurs. Dans Slam dunk, la manière de jouer révèle la personnalité et chaque match donne une occasion de se dépasser. Plus que l’affrontement de deux équipes, une partie de basket devient l’espace où l’on confronte des manières de vivre. Que l’on préfère Sendô (polyvalent toujours souriant), Rukawa (surdoué individualiste) ou Sakuragi (faux boulet vraiment énergique), au final cela n’a aucune importance. Ce qui compte c’est de fédérer une équipe et des lecteurs autour du plaisir de jouer.

Auprès des filles, la séduction de Slam dunk opère aussi. Certes, beaucoup ont commencé à lire le manga en raison du physique avantageusement mis en valeur des différents héros. Durant les années 90, nombreux sont les dôjinshi mettant en scène les éphèbes d’Inoue dans des situations torrides et homoérotiques. Mais par la suite, nul doute qu’elles ont été séduites par l’énergie dégagée par le titre et la formidable gestion du suspens qui rend le lecteur fébrile et frustré de devoir attendre les chapitres suivants. L’esprit de camaraderie qui rapproche les joueurs suscite l’admiration. Ils sont prêts à laisser de côté leur orgueil pour le bien de l’équipe.

Par la suite bien des shôjo ont eu pour thème le basket. D’ailleurs en octobre 2005, il y a eu un scandale lorsque l’on a découvert que Yuki Suetsugu avait plagié Takehiko Inoue. On retrouve dans son shôjo Eden no Hana des personnages dans des postures identiques à celles qui apparaissent dans Slam dunk et Real.

Maîtriser le rebond

Après 31 volumes, Inoue met fin à sa série phare avec une certaine désinvolture. L’équipe de Shohoku gagne contre Sannao, la meilleure du championnat, mais perd lamentablement le match suivant, qui d’ailleurs n’est même pas représenté. Contrairement à ce qui se passe habituellement dans les manga de sport, l’équipe des héros ne va pas en finale et l’intrigue ne s’éternise pas outre mesure.

S’il ne s’est écoulé que 4 mois dans la vie des joueurs du manga, dans le monde réel six années ont passé. Sans doute lassé par le rythme soutenu de la publication, Inoue s’octroie une pause de deux ans durant lesquelles il édite sur le net une bande dessinée en couleur, Buzzer Beater. Comme pour Slam dunk, le titre correspond à un terme technique au basket. Il correspond à la réalisation d’un panier juste avant la fin de la partie. Le projet était lié au site d’une chaîne de télévision consacrée au sport. Il s’agissait initialement de dessiner des scènes de parties de la NBA. Par la suite, les six pages hebdomadaires ont été réunies en recueil aux éditions Shueisha.

Actuellement, pour se reposer de sa nouvelle série au long cours, Vagabond, Inoue renoue avec le basket. Dans Real, il met en scène un aspect méconnu du sport : le handisport. On pourrait s’attendre à un titre grave presque austère. Il n’en est rien. Comme dans le cas de Slam dunk, Inoue innove. Il n’y a pas un héros mais trois personnages qui sont liés par la même passion du sport.

La volonté de vaincre

Tomomi Nomiya est une petite raccaille qui a été renvoyé de son lycée de ses petits-boulots successifs. Il arbore une improbable coupe afro en hommage de Kobe Bryant. Il a arrêté le basket après un accident de moto. Il s’en est tiré sans aucune séquelle, mais la jeune fille qui était sa passagère y a perdu les jambes. Depuis ce jour, les remords le rongent. En rencontrant Kiyoharu Togawa, il découvre le handisport et un adversaire qui même en fauteuil roulant le bat à plate couture. De son côté Hisanobu Takahasi est un capitaine de basket qui devient paraplégique à la suite d’un accident de la route. Il se rend compte que les gars de sa bande se désintéresse de son sort et devra retrouver le courage de vivre grâce au sport.

Le tout aurait pu être larmoyant ou voyeuriste comme une mauvaise émission de télévision française. Mais le résultat est au contraire très positif. C’est un hymne au courage dépourvu de mièvrerie et pourtant réaliste. La série ne compte pour l’instant que 6 volumes à raison d’un tome par an. C’est peu et pourtant c’est beaucoup lorsque voit la qualité de chaque volume.

Le récit ne suit aucun schéma prédéterminé et ne ressemble à aucun manga de sport. L’histoire de chaque personnage est traitée avec réalisme et l’on s’attache à chacun des protagonistes qui pour des raisons très différentes en viennent à se battre sur un terrain de basket. Mettant plus l’accent sur la vie quotidienne des héros que sur les résultats d’une compétition, Real permet à Inoue d’exprimer une large palette d’émotions et de transmettre un désir de se surpasser quelques soient les difficultés. En cela, on peut dire qu’il a su conserver l’essence même du spokon (abréviation de « sport comics », termes désignant les manga de sport au Japon) tout en renouvelant la narration et les thèmes.

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