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Shigeru Mizuki : le monstre du manga

Avez-vous déjà rêvé que votre père se loge dans l’orifice de votre œil gauche, que votre meilleure amie est une fille-chat et que vous voyagez sur un voile de coton volant ? Dans ce cas vous êtes dans l’horrifique monde du repoussant Kitaro, le plus célèbre des monstres japonais. Bienvenu dans le monde de Shigeru Mizuki.

Si pour les Occidentaux l’automne et la fête d’Halloween permettent de célébrer le retour des monstres et des fantômes, pour les Japonais la saison des esprits est l’été.

C’est durant cette période que l’on fête les morts lors de multiples festivals (bon), durant lesquels les portes du monde des esprits s’ouvrent à celui des vivants.

Mais si vous tenez vraiment à rencontrer des monstres, allez faire un tour à Sakaiminato dans la Prefecture de Tottori. 

L’ami des yokai

Dans cette ville portuaire vous découvrirez l’étonnante rue Shigeru Mizuki avec ses 83 statues de bronze représentant des monstres, le musée dédié à cet auteur (ouvert en 2003), ainsi que les nombreuses boutiques portant le nom du principal héros créé par ce mangaka : Kitaro.

Amateurs de fantômes et de démons, vous ferez parti des quelques 600 000 visiteurs annuels de la ville natale du plus prolifique créateur de monstres japonais.

Et vous participerez au colloque annuel sur les monstres et les fantômes (Sekai Youkai Kaigi) afin d’y retrouver l’artiste de 91 ans qui est toujours prêt à parler des esprits. 

Je suis né yokai (Umareta Tokikara Yokai datta), tel est d’ailleurs le titre de la biographie de Shigeru Mizuki sorti en juin 2002.

Maître incontesté de l’horreur au Japon, cet auteur de manga a créé plus de 2 000 monstres (yokai) différents au cours de sa carrière.

Connu comme étant le père de la série culte Gegege no Kitaro, il a contribué à renouveler la représentation et la perception des esprits au Japon.

Au lieu d’en faire des êtres repoussants, il les peint de manière humaine et très humoristique.

Son parcours est des plus étonnants. Shigeru Mizuki ne commence sa carrière que tardivement en 1957 à 35 ans.

Il avait auparavant essayer divers emplois dans les usines, mais avait été à chaque fois rapidement licencié à cause de sa distraction et sa totale absence intérêt pour le travail manuel.

Il avait suivi des cours à l’université des Beaux-Arts de Musashino à Tôkyô, et s’il s’était formé au style de l’école kamishibai avant que la guerre n’interrompe ses études.

Au début de sa carrière et durant huit années, Shigeru Mizuki dessine essentiellement pour les théâtres de papier (kamishibai, sorte de cinéma du pauvre.

Les images étaient placées devant une source de lumière et changées manuellement) et pour les librairies de prêt (kashihonya).

Il participe ensuite à la mythique revue d’avant-garde, Garo. Participant à la mouvance gekiga qui renouvelle le manga en lui donnant un style plus réaliste, Mizuki se spécialise rapidement dans le genre « horreur » avec Yurei Ikka(1959), Kappa no Sanpei (1963), Akuma-kun (1964) et Renkin Jutsu (1967)

Ses récits de fantômes et de monstres ont pour point commun un certain humour et une vision humaniste qui éclatera dans son mangaantimilitariste Sôin Gyokusai Seyo (1969).

Partisan des esprits

Le leitmotiv de Mizuki est que le monde des humains s’éloigne de plus en plus de la nature et de ses esprits, faisant tomber dans l’oubli monstres et autres créatures folkloriques qui incarnent les forces de la Terre.

Mystique halluciné ou posture adoptée comme stratégie marketing ? Non, Mizuki Shigeru est sincère, et, selon ses propres dires, plus il vieillit plus il se sent proche des yokai. 

Il plaide pour un monde plus spirituel, condamnant le développement technologique et l’attrait du gain qui détournent les hommes de l’univers magique et animiste que décrivent les mythologies.

Sa position idéologique peut être rapprochée de celle de Miyazaki Hayo et de Takahata Isao. Chez les trois artistes, on trouve la même horreur de la guerre (voir le Tombeau des lucioles ou Nausicaä) et la conviction qu’il fut un temps où les hommes et les esprits cohabitaient dans le même monde.

Mais dans Princesse Mononoke, dans Le Voyage de Chihiro,dans Pompoko comme dans l’œuvre de Shigeru Mizuki, l’expansion territoriale et les innovations techniques des hommes ont contribué à rompre l’équilibre entre culture et nature.

On peut sans doute expliquer cette conviction par le rôle prépondérant de sa nourrice affectueusement surnommée Non Non Ba (vieille femme croyante). Elle a bercé son enfance par des récits de monstres folkloriques que le jeune Mizuki percevait comme des histoires réelles.

Femmes renards, nymphes égarées et kappa farceurs ont ainsi peuplé sa jeunesse. Il a consacré à cette nurse un récit qui a été tourné en feuilleton pour la chaîne de télévision NHK en 1991 et 1992.

Une partie du musée Shigeru Mizuki consacrée à la jeunesse de l’auteur s’intitule d’ailleurs « Non Non Ba to Ore » (Non Non Ba et moi).

Toutes les histoires de fantômes et de monstres japonais ont fortement influencé l’imaginaire du mangaka qui dépeint les yokai comme des êtres très réalistes.

Mais la vision du monde spécifique à cet auteur tient sans doute plus encore à son expérience traumatisante de la seconde guerre mondiale.

Envoyé à Rabaul (Papouasie Nouvelle-Guinée) en 1943, il voit la plupart de ses camarades de troupes mourir.

Il perd son bras gauche lors d’un bombardement. Luttant contre la malaria et la mort, il ne trouve de réconfort qu’auprès des indigènes qui le recueillent et le soignent.

Comble de l’absurde, il est frappé par ses supérieurs pour avoir perdu son fusil et pour ne pas être mort au combat comme les autres. A la fin de la guerre, il est l’un des deux seuls rescapés de sa division.

C’est au cours de ce terrible séjour qu’il se découvre une passion pour les mythes et les traditions de la Papouasie, d’Australie et d’Amériques.

Se sentant plus proche des indiens que de ses supérieurs hiérarchiques, Shigeru Mizuki se souviendra de la morgue des militaires dans Sôin Gyokusai Seyo et dans Comics Shôwa-shi (1994) qui retrace en 2 000 pages l’histoire du Japon sous le règne de Hirohito.

Monstres et cie

L’univers de Mizuki est peuplé d’esprits comme le fameux Terebi-kun qui donne son nom à son premier manga à succès, qui remporte un prix prestigieux de l’éditeur Kodansha en 1966.

Ce héros est capable de pénétrer dans son poste de télévision et de voler les objets apparaissant dans les publicités pour les redonner aux pauvres et aux plus démunis.

A ce Robin des bois un peu angoissant succède une sorte d’Agence tous risques de l’occulte : Ge ge ge no Kitarô qu’on peut traduire par le repoussant Kitarô.

Cette série phare de Mizuki, publiée en 1965 et 1969, est toujours adaptée en séries télévisées, en longs métrages, en jeux vidéos, en cartes à jouer.

Et lorsqu’on voit avec quel entrain des cadres japonais et des jeunes enfants entonner le générique de début de la série TV dès les premières notes, on ne peut douter de leur joie à retrouver leurs amis yokai.

À la tête du groupe de monstres, on trouve Kitarô, un jeune garçon né d’un cadavre et dont l’œil gauche est constamment caché par une mèche de cheveux.

Son père Medama-Oyaji, n’existe plus que sous la forme monstrueuse d’un œil doté de bras et de jambes. A leur côté, apparaît toute une troupe de yokai issus de légendes plus traditionnelles.

Deux d’entre eux sont liés à des animaux auxquels on attribue volontiers des dons de métamorphoses : Nezumi-Otoko (« homme rat ») et Neko-musume (« fille-chat »), qui l’apprécie peu.

D’autres personnages sont des objets inanimés qui prennent vie comme Nuritake ou Ittan momen.

Le premier est un mur doté de bras faisant référence à la croyance d’une barrière magique et invisible qui bloque les voyageurs les empêchant d’arriver à destination, tandis que le second est un ruban de coton qui peut étouffer son adversaire en s’enroulant autour de lui.

Deux vieilles personnes à l’aspect inoffensif font aussi parti de la troupe : Sunakake-baba provient d’une légende de sorcière qui jette du sable à la figure de ses adversaires et Konaki jijii est un vieillard qui se manifeste sur le bord des routes sous la forme d’un bébé en pleurs.

Lorsque le voyageur prend l’enfant dans ses bras, le yokai change de poids et de taille au point d’écraser celui qui l’a porté.

Les affaires irrésolues, les phénomènes paranormaux n’ont pas de secret pour cette équipe de monstres. Tous ces êtres font certes peur aux plus petits des téléspectateurs mais ils sont traités comme des personnages humains « normaux » ce qui les rend très attachants.

Ce réalisme se perçoit d’ailleurs dans le style graphique de Shigeru Mizuki qui mélange des personnages aux traits très stylisés à des décors extrêmement fouillés.

Ce qui est assez remarquable de mon humble point de vue, c’est que l’article que j’avais écrit sur Mizuki pour AnimeLand s’arrêtait sur le fait que ces oeuvres n’étaient pas traduites en France.

En dix ans, les choses ont bien changé. Nous avons désormais la chance d’avoir plusieurs traductions de ces oeuvres majeures dans la culture populaire japonaises.

De plus, certaines ont été primées lors du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême : NonNonBâ (qui relate l’enfance de Mizuki avec sa nurse, grand-mère l’initiant au monde des yokai) a gagné le prix du meilleur album en 2007 ; Opération mort a reçu le prix patrimoine en 2009. 

Dans ce récit profondément antimilitariste, Mizuki met en scène la folie de la guerre et du fanatisme en s’inspirant de sa propre expérience personnelle.

Perdue sur une île déserte et sur le point d’être vaincue par ses adversaires, une troupe japonaise est poussée à un suicide collectif par leur supérieur hiérarchique.

Plaisirs de l’horreur : une tradition japonaise

Shigeru Mizuki s’inspire du folklore japonais qui regorge d’esprits. D’ailleurs, nombreux sont les termes désignant les monstres et les esprits.

Obake et bakemono signifient littéralement « êtres qui se transforment » et s’appliquent à tous les phénomènes paranormaux.

Yokai peut se traduire par « apparition maléfique » et le terme englobe un large panel de monstres (tengu, kappa, tanuki…).

Oni désigne souvent les démons de l’enfer bouddhiste. Yurei désigne les fantômes japonais que l’on reconnaît au triangle collé à leur front.

Plus encore, il s’inspire des nombreuses estampes mettant en scène ces monstres divers et il a d’ailleurs fait de nombreuses illustrations qui reprennent en partie les codes graphiques de ces images.

L’épouvante et l’horreur sont des genres qui ont toujours eu une importance considérable au Japon. Durant la période d’Edo (1603-1868), romans, théâtres et estampes regorgeaient de kaidan (histoires de fantômes).

Toutes les couches de la population et les plus grands artistes se passionnent pour les aventures des yokai et autres monstres.

Parmi les plus connus on cite souvent le trio Hokusai, Hiroshige et Utagawa, oubliant ainsi Toriyama Sekien, artiste qui a eu la folle ambition de répertorier tous les esprits et créatures folkloriques.

Le premier tome de son encyclopédie des monstres (Gazu-Hyakiyagyou) paraît en 1781 et présente des planches monochromes avec des textes explicatifs en vis-à-vis. Trois autres tomes suivront.

Dans la même veine, de nombreuses compilations de yokai ont été dessinées et sont aujourd’hui disponibles sous les titres suivants : Hyakki-Ryaouran, Edo Bakemonosousiet Oedo Bakemonosaiken.

L’attrait pour les créatures nocturnes dans la littérature et la peinture existait dès l’époque Heian (794-1185) sous la forme du Hyaki–yakouparade nocturne des cents fantômes.

Un très beau rouleau d’estampe du XIVe siècle traite d’ailleurs de ce sujet. Le thème est aujourd’hui repris dans Pompoko de Takahata Isao (Studio Ghibli) : des tanuki (sorte de raton-laveur) se métamorphosent en une troupe de monstres pour faire peur aux ouvriers venus décimer leur habitat et construire des appartements.

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