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Représentation de la femme chez Ghibli

Les critiques et le public occidental a tendance à encenser les films de Ghibli pour ses femmes fortes et héroïnes hautes en couleurs. Miyazaki et Takahata seraient-ils des féministes sans le savoir ou n’y aurait-il pas en réalité une déformation interculturelle ?

Lorsque l’on évoque Miyazaki, une série de nom d’héroïnes surgit immédiatement : Nausicaa, Kiki, Sen, Ponyo. Elles sont souvent accompagnées de personnages féminins qui occupent des rôles que l’on croit souvent réservés aux hommes comme Dame Eboshi (Princesse Mononoke) qui dirige un village de forgerons, Kushana qui mène le combat (Nausicaa), Ma Dora et ses fils pirates (Laputa / Le Château dans le ciel) ou Fio la dessinatrice d’avion (Porco Rosso). En réalité, cette idée d’un féminisme de Ghibli est fortement à nuancer.

Shôjo et littérature jeunesse comme clef du succès

Si l’on regarde la liste des vingt films officiellement produit par Ghibli (en excluant donc Nausicaa), en dehors des longs métrages mettant en scène des couples ou des groupes, il n’y a que quatre héros contre douze héroïnes. Le chiffre peut paraître impressionnant mais en réalité il l’est beaucoup moins quand on le met en corrélation avec le nombre d’adaptations de shôjo mangas (Omohide Poro Poro de Hotaru Okamoto et Yuko Toneou, Mimi wo Sumaseba deAoi Hiiragi, La Colline aux coquelicots vient de Kokuriko-zaka Kara de Chizuru Takahashi et Tetsuo Sayama, etc.) ou de livres écrits par une femme (Kiki étant une adaptation du livre Majo no Takkyūbin de Eiko Kadono, Le Château ambulantest tiré du Château de Hurle de Diana Wynn Jones, etc.).

En l’occurrence, la moitié des films Ghibli sont des versions animées de récits destinés à un public féminin. Et comme dans la majorité de ces cas-là, le personnage principal est une fille ou une femme, il n’y a donc que trois réelles exceptions à la règle. Parmi elles, il y a trois héroïnes créées par Miyazaki : les sœurs Satsuki et Mei dans Mon voisin Totoro et Ponyo dans le film éponyme. On compte aussi la princesse Kaguya tiré du conte folklorique et adapté par Takahata. Dans ces trois occurrences, on ne peut pas dire que l’héroïne soit particulièrement « forte » ou qu’elle donne lieu à une représentation innovante de la femme.

Ajoutons à cela le fait que les héroïnes de Ghibli sont généralement des filles et non des femmes. La plupart vivent chez leurs parents car elles sont mineures : Anna, Umi, Arrietty, Ponyo, Haru, Chihiro, Shizuku, Kiki, Satsuki et Mei. Il n’y a que deux femmes parmi ce casting : Sophie du Château ambulant et Taeko de Souvenirs goutte à goutte (quoique le film joue avec des flash back incessant la montrant enfant).

Certes, vous me direz que certaines deviennent indépendantes au cours du film. Kiki part dans une ville où elle ne connait personne ; mais elle y est obligée par la tradition. Chihiro doit se apprendre à être autonome, à travailler et vivre sans ses parents ; mais elle y est contrainte à cause d’une malédiction. Les sœurs de Totoro se débrouillent seules car leur mère est l’hospitalisée et Ponyo délaisse son père par amour pour un garçon humain. Ces fillettes ne choisissent pas réellement d’être libres et indépendantes. En fait, ce qui intéresse Miyazaki c’est avant tout l’étape de la transformation, du passage à l’adulte.

Si l’on examine les personnages secondaires, on aboutit au même constant : Fio et les femmes de l’usine travaillent sur les avions tout simplement car les hommes sont tous au combat ou morts dans Porco Rosso. Ce n’est pas vraiment une vision féministe. C’est un simple fait historique. Quant aux autres personnages féminins qui dirigent des équipes et travaillent, ils sont des marginaux ou appartiennent à un monde merveilleux.

Dans Le Voyage de Chihiro, la vieille Yubaba règne sur l’établissement de bains mais reste gaga de son fils. Dans Princesse Mononoke,  San est une enfant sauvage élevée par les loups tandis que Dame Eboshi dirige un village de marginaux rejetés par la société à qui elle donne un travail. Elle-même a été exclue de la cour. Accessoirement, la plupart de ces figures féminines secondaires sont les adversaires du personnage principal. Elles ne sont pas réellement données comme des exemples à suivre.

On peut donc conclure que la forte représentation des personnages féminins dans les films Ghibli a sans doute plus à faire avec le type de récit adapté (shôjo et littérature jeunesse pour fille) qu’avec une volonté délibérée de mettre en avant des femmes en tant qu’héroïnes. Ajoutons à cela le fait que le premier grand succès commercial du studio soit Kiki, adaptation d’un récit pour filles, et que Takahata a été reconnu pour Heidi, autre récit destiné au public féminin. Nul doute que Toshio Suzuki (producteur chez Ghibli) ait par la suite poussé les réalisateurs à prendre des shôjo comme base pour les films à produire.

Et cela tombe bien puisque le Japon est l’un des rares pays où il y a des BD réalisées par des femmes pour un lectorat féminin… Si l’on compare aux pays occidentaux où ce type de loisir est essentiellement masculin, c’est un cas à part, spécifique au Japon et non au studio. Dans un marché de l’animation où beaucoup de studios ciblent le public masculin avec des adaptations de shônen, Ghibli se spécialise plutôt dans les shôjo, choix stratégique qui le distingue des autres et lui permet de toucher une cible plus familiale.

L’ombre de la mère ?

Bien sûr, certains rappellent que Miyazaki était très proche de sa mère malade et que la forte personnalité de celle-ci a pu l’influencer dans sa représentation des femmes. Dans le dernier film de sa carrière l’épouse meurt de tuberculose, maladie dont souffrait également la mère du réalisateur. De plus, les fillettes de Totoro sont laissées seules car le père travaille en ville et que la mère est hospitalisée, comme l’a également été la mère de Miyazaki. Toutefois, lorsqu’on lui demande s’il s’est inspiré de celle-ci pour ce personnage dans Totoro, il répond par la négative. Même s’il y a quelques éléments biographiques dans ces deux films, ils sont transformés par l’imagination du réalisateur pour aboutir à quelque chose d’inédit et éloigné de la réalité qu’il a vécu.

Plus que l’image de la femme malade, sa mère semble surtout lui avoir donné le goût de la contestation des normes puisqu’il est proche du marxisme dans sa jeunesse. Son alliance avec Takahata et Otsuka au sein d’un syndicat lorsqu’il était chez Toei Animation témoigne de cette aspiration à une société plus juste et plus égalitaire.

Or dans cette doctrine qui a abouti à des régimes politiques communistes, la femme est un « travailleur » comme un autre. En Chine, durant la révolution culturelle contemporaine des premières années de Miyazaki dans le monde du travail, les jeunes femmes étaient recrutées comme soldat afin de combattre les anciennes élites. Les pratiques qui les distinguent des hommes (pieds bandés, polygamie, etc.) sont abolies et elles portent le même habit que leur homologues masculins. Ce nouveau statut accordé à la femme n’est pas lié à une volonté de la « libérer » mais de l’incorporer à une nouvelle société égalitaire se construisant en opposition avec les traditions.

Il me semble que c’est dans cette optique qu’il faut replacer Nausicaa, seule vraie héroïne forte dans tout le casting des films de Miyazaki. Elle est un soldat comme un autre car son père n’a tout simplement pas eu de fils. De même, Kushana est élevée comme un homme et apprend à combattre car sa mère n’a pas eu de descendant mâle. Elle refuse le sort de celle-ci en portant les armes.

Or, cette idée d’une femme combattante n’est pas nouvelle. Elle est liée à l’histoire du Japon médiéval où les veuves et filles de nobles morts au combat peuvent prendre les armes à la place du mâle défaillant. Ces onna-bugeisha, femmes combattantes, ont été moins nombreuses lorsque le Confucianisme importé de Chine a attribué aux femmes un rôle de gestionnaire du foyer, laissant aux hommes la direction des affaires publiques et donc de la guerre.

D’autre part, dans le Japon moderne, l’idée d’une femme guerrière a été réactivée par le succès phénoménal de La Rose de Versailles, shôjo de Riyoko Ikeda publié en 1972, sorti dix ans avant le manga Nausicaa. Représenter une femme dirigeant une armée n’a donc rien de vraiment nouveau au Japon. Bien sûr, cette idée peut paraître originale pour un public occidental qui pourrait confondre la tradition de l’héroïne guerrière avec le féminisme. Après tout, quand on regarde les productions occidentales en dessin animé ou en BD, on ne peut pas dire qu’il y ait eu beaucoup de personnages féminins au combat mis à part quelques super héroïnes…

Faute de grives…

Derniers éléments à prendre en compte lorsque l’on parle du supposé féminisme de Miyazaki et de Ghibli, il ne faut pas oublier qu’ils sont des dessinateurs et qu’ils passent plusieurs années sur un même film à dessiner les mêmes personnages. Et en tant qu’homme, il est sans doute plus agréable de passer ses journées avec une femme (de papier comme il le déclare dans l’interview parue dans Black Magic M66, édition Tonkam). C’est l’une des raisons qui ont poussé Masamune Shirow à dessiner des héroïnes combattantes dans Appleseed (1985) puis Ghost in the Shell (1991) . Et l’on ne peut pas dire que le monsieur soit particulièrement féministe… Le corps de ses personnages féminins sert avant tout à satisfaire le regard du public masculin.

Par ailleurs, Miyazaki a expliqué à plusieurs reprises qu’une femme avec une arme était plus impressionnante qu’un homme armé. Cet impact visuel plus grand sur le public est ce qui est recherché par le créateur. Inutile d’aller lui attribuer des volontés féministes. D’autre part, dans une interview parue dans Animage (vol 125, November, 1988) il a expliqué qu’un personnage féminin est plus adapté pour la création de récit moins manichéiste que les traditionnels récits d’aventures avec héros masculin qui se termine toujours plutôt bien. Faute de pouvoir rendre crédible un héros masculin capable d’introspection (chose peu courante dans les anime contemporains de Nausicaa), il a donc dessiné une fille.

Dans une autre interview, il explique que Dame Eboshi est une très belle femme suite aux demandes des animateurs :

Actually, initially we were considering making the character a man. But when I ask around my staff, they said, « we’d rather draw a beautiful woman » [laughs]. And Lady eboshi is dressed like a court dancer because they wanted her to look beautiful. — Hayao Miyazaki, Turning Point 1997-2008, Viz Media, p.61

Bien sûr, que Ghibli mette en scène des shôjo est une bonne chose car cela donne un choix différent au public, et cela lui permet de s’identifier à de jeunes filles en pleine évolution au lieu de lui montrer le traditionnel héros qui résout tous les problèmes du monde. Évidemment, voir des femmes combattre et diriger est une image marquante qui peut inspirer le public féminin. Mais cela ne veut pas dire que les créateurs soient féministes. D’ailleurs, aucune femme n’a été promue au rang de réalisateur au sein du studio. Elles travaillent sous la direction des hommes. Quant à Akemi Ota, animatrice rencontrée au sein de Toei Animation devenue la femme de Miyazaki, elle a quitté son travail pour s’occuper de ses enfants.

Célébrons donc les figures féminines de Ghibli pour ce qu’elles sont. Dans beaucoup de cas, il s’agit de personnages de shôjo manga et de littérature jeunesse destiné à un public féminin, créés par des mangaka et des romancières. Dans d’autres, il s’agit de représentations visuelles frappantes pour mettre en valeur un récit complexe. Remercions le studio pour avoir mis en mouvement ces personnages mais arrêtons d’attribuer aux réalisateurs des intentions qu’ils n’ont pas car nous plaquons sur des artistes japonais des idéologies occidentales.

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